Iran: L'avocate iranienne Prix Nobel est harcelée par les durs du régime de Téhéran

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Le Monde
Chirine Ebadi doit recevoir son prix à Oslo.
Visiblement, il ne fait pas bon être Prix Nobel de la paix en Iran.
Surtout lorsqu'il s'agit d'une femme. Depuis que le jury Nobel l'a choisie en octobre comme lauréate du prix pour 2003, l'avocate iranienne Chirine Ebadi est régulièrement soumise au harcèlement des partisans de l'aile dure du régime. Le dernier incident a eu lieu mercredi 3 décembre, lorsque Mme Ebadi se préparait, à l'invitation de l'université féminine d'Al-Zahra, à donner une conférence sur le droit de garde de la mère en Iran.

Des miliciens liés au Hezbollah ont alors bloqué la porte de l'amphithéâtre, scandant "Mort à Ebadi!", "Ebadi est un agent de l'Occident!", ce qui a conduit certains professeurs à accompagner l'intéressée dans les sous-sols de l'université pour la mettre à l'abri, raconte Karim Lahidji, exilé à Paris et président de la Ligue pour la défense des droits de l'homme en Iran (LDDHI), qui est en contact avec Mme Ebadi. La présidente de l'université, Zahra Rahnavad, a annoncé l'annulation de la conférence et dénoncé le comportement des milices, qu'elle a qualifié d'"organisés", tout en faisant remarquer que les forces de l'ordre n'ont rien fait pour les empêcher de sévir.

MENACES DE MORT

Le même jour, la lauréate a reçu une lettre la menaçant de mort et d'enlèvement de l'une de ses filles. Elle est signée par un groupe se disant "anti-Bahaïs", une communauté religieuse pourchassée en Iran. Cela qui signifie que ce groupe assimile Mme Ebadi à un membre de la communauté bahaïe et entend la traiter en conséquence.

M. Lahidji estime que ce harcèlement est lié au départ, prévu lundi, de la lauréate pour Oslo, où le prix Nobel doit lui être remis le 10 décembre. Dans un communiqué commun, le président de la Fédération internationale des Ligues des droits de l'homme, Sidiki Kaba, et M. Lahidji ont exprimé leur indignation. Le premier se dit "extrêmement préoccupé" par ces "manifestations hostiles" alors que l'attribution du prix Nobel est "un grand honneur pour le peuple iranien". M. Lahidji appelle quant à lui les autorités iraniennes à "assurer la sécurité" de Mme Ebadi et à garantir "les libertés d'opinion, d'expression, d'association et de réunion" pour tous les Iraniens.

L'incident de l'université d'Al-Zahra n'est pas le premier du genre, indique M. Lahidji. Des protestations se sont élevées dans les rangs des durs du régime pour dénoncer le fait que l'intéressée a serré la main du premier doyen de l'université centrale de Téhéran, le septuagénaire Mohammed Maleki, allant ainsi à l'encontre de la règle qui veut qu'une femme ne serre jamais la main d'un homme étranger à sa famille.

A une autre occasion, des épouses de "martyrs", c'est-à-dire d'Iraniens morts au champ d'honneur, faisant valoir que ces derniers "ont été tués pour le hidjab" (le voile), ont protesté contre le fait que Mme Ebadi s'autorise parfois à ne pas porter le voile dit islamique à l'étranger.

Mohammed Ali Dadkhah, membre du Centre de protection des droits de l'homme, a par ailleurs récemment indiqué à l'agence Reuters qu'à la suite de menaces de mort anonymes, le centre a demandé et obtenu des autorités qu'un garde du corps soit affecté à la protection de Mme Ebadi.

Mouna Naïm

Article paru dans l'edition du 05.12.03 - www.lemonde.fr