Maroc: Les suicidées de la violence psychologique

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Liberation
Le nombre de femmes victimes de violences physiques au Maroc est un véritable scandale.
Et le fait que l’on s’y intéresse de plus près aujourd’hui grâce aux acquis de notre pays en matière de droits de l’Homme et au nouveau code de la famille est normal.
Il s’agit d’un délit, d’une atteinte à la dignité d’un être humain socialement et culturellement perçu comme inférieur à l’homme et par conséquent à sa solde. La prise de conscience de ce phénomène et sa détabouïsation partielle, est rassurant, mais pas suffisant. Car, si la violence physique est visible, la psychologique est encore largement occultée, malgré ses dégâts ravageurs sur la santé de la femme et par extension, sur le noyau familial.

Selon des chiffres obtenus par l’unité d’assistance aux femmes victimes de violence à l’hôpital Ibn Sina, 65% des femmes qui ont été reçues depuis la création de l’unité en 2001 ont tenté de se suicider pour des raisons liées quasi exclusivement à des violences psychologiques.

Par le passé, nous explique Mme Dafiri, responsable des services d’urgence de l’hôpital, “on occultait la chose, en ne prenant en compte que l’aspect intoxication. Mais, à force de côtoyer les associations féminines, nous avons commencé à poser des questions”.

Résultat: une partie substantielle des femmes qui tentent de se suicider passent à l’acte à cause de leurs problèmes conjugaux. Beaucoup d’entre elles, toutes classes sociales confondues, ont été victimes d’humiliations, de mépris et ont vécu dans une souffrance continue sans avoir personne à qui parler.

Leurs conclusions sont à peu près les mêmes: disparaître parce que c’est de “ma faute”. L’absence de soutien familial, les pressions sociales et celle d’un conjoint tout puissant, parce que né homme et éduqué pour rappeler constamment à la femme que la raison de son existence consiste à lui être redevable à vie de lui avoir glissé une bague au doigt, sont un véritable “booster” pour les tentatives de suicide de femmes.

Dépressives et incapables de communiquer leur désarroi, elles finissent par s’empoisonner avec des produits qui vont du raticide à l’insecticide en passant par des plantes achetées chez les marchands de la mort ou des comprimés plus “classiques”. Ces femmes en détresse totale, rescapées miraculeusement de la mort ne bénéficient d’aucun soutien psychologique parce qu’il n’existe généralement pas de psychologues formés à cette fin dans les hôpitaux du Royaume. Une fois remises sur pied, ces femmes qui n’ont souvent pas d’autre choix devant elles que de rentrer dans leur foyer, sont les grandes oubliées de ces journées dédiées à la violence à l’égard de la femme.

Bien que le harcèlement moral à l’égard de la femme et le dénigrement de son identité de femme restent l’un des jeux de société les plus prisés dans une sphère sociale encore maladivement machiste, l’incitation au suicide est une donne récente figure sur la liste des violences faites à la femme.

Samya Benmansour

© Copyright Liberation (Ma) 01/12/2004