Irak: Les femmes, grandes oubliées du nouvel Irak

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Le Figaro
La session du Parlement irakien, qui devait examiner hier le projet de Constitution, a été retardée à nouveau, les dirigeants politiques poursuivant leurs discussions sur le document.
Les Etats-Unis ont de leur côté annoncé qu'ils se satisferont du résultat, même s'ils ont dû réviser à la baisse leurs espoirs sur la Constitution irakienne.
Washington a fait pression sur les Irakiens pour qu'ils respectent le calendrier de transition politique, qui prévoit un référendum constitutionnel mi-octobre puis des élections générales deux mois plus tard. L'administration américaine voit en effet dans le bon déroulement de ce processus démocratique une condition nécessaire à un retrait partiel des 140000 soldats américains actuellement déployés en Irak. Mais, quel qu'il soit, le texte obtenu au terme de longues et difficiles tractations entre chiites, Kurdes et sunnites n'aura pas grand-chose à voir avec l'objectif ambitieux affiché par George W. Bush après le renversement du régime de Saddam Hussein, qui était de créer un nouveau modèle de démocratie en Irak.

«C'est pour une photocopie?», glisse une voix chantante, depuis l'arrière-boutique. Une seconde plus tard, le visage souriant d'une jeune femme, les yeux cernés de khôl et le brillant à lèvres assorti à sa chemise rose, émerge derrière un gros carton de cahiers neufs. Pas la peine de frapper avant d'entrer. Dans la petite papeterie de Sondoz Kadhem, au cœur du quartier Jaderiya, les clients sont toujours accueillis avec une blague, un clin d'œil, ou une tasse de café turc. A 35 ans, cette célibataire endurcie porte des pantalons moulants, conduit sa propre voiture et serre la main des hommes. «Il y a des groupes islamistes qui cherchent à imposer la charia. Je n'ai jamais porté de hijab, et je n'en porterai jamais!», insiste-t-elle.

Mais dans l'Irak de l'après-Saddam, la condition des femmes ne cesse de se détériorer et Sondoz Kadhem fait figure d'exception. De nombreuses Irakiennes ont renoncé à travailler, à sortir tête nue et à rêver d'un meilleur avenir, sous la pression de certains islamistes et après l'annonce d'une nouvelle législation en leur défaveur. Le texte de la Constitution, qui devait être remis hier soir au Parlement irakien, et qui sera soumis à un référendum national le 15 octobre prochain, laisse transparaître une détérioration de leurs droits. S'il est finalement retenu, l'article 14 stipule en effet que les affaires relatives au mariage, au divorce et à l'hérédité seront régies par la loi religieuse de chaque communauté (autrement dit la charia pour la majorité musulmane). Le projet prévoit également d'abandonner une disposition de la Constitution intérimaire, selon laquelle les femmes représentent au moins 25% des parlementaires.

«C'est une page noire qui risque de s'ouvrir pour les femmes», s'inquiétait hier Raja Habib al-Khuzaï, députée du Parlement irakien, avant la remise du texte final. Si le projet est retenu, il mettra un terme au code familial, en vigueur depuis 1958 – avant la prise du pouvoir par le parti baasiste –, considéré comme un des plus progressistes du Moyen-Orient. L'année dernière, Raja Habib al-Khuzaï, ancienne gynécologue, proche du chiite libéral Eyad Allaoui, avait déjà milité, au sein du conseil de gouvernement provisoire, contre une abrogation de ce Code de la famille suggérée par les chiites religieux. A l'époque, son combat avait été entendu.

Cette mini-victoire a pourtant vite été ternie par de nouvelles contraintes morales imposées, de manière informelle, par les groupes religieux. «A l'université, plusieurs de mes copines se sont mises à porter le foulard après avoir été menacées par des tracts signés par d'obscurs mouvements islamistes. Je suis une des rares à continuer à m'y opposer», concède Dalia, une jeune étudiante de l'université de Bagdad.

Ces derniers mois, la presse locale a relaté, à maintes reprises, le cas de jeunes filles de la minorité chrétienne de Mossoul, forcées de se couvrir, sous peine de se faire assassiner. En mars dernier, des étudiantes ont été prises à partie par des hommes de Moqtada Sadr, l'imam chiite radical, alors qu'elles pique-niquaient, en compagnie d'étudiants du sexe opposé, dans un parc de Bassora. Plus récemment, des médecins de l'hôpital de Diwaniya, au sud de Bagdad, se sont vu sommer de soigner «à distance» leurs patientes, en se contentant d'ausculter des yeux le reflet de leur silhouette dans un miroir. Un exercice bien compliqué, qui rappelle les pratiques talibanes d'Afghanistan.

La dégradation des conditions des Irakiennes trouve en fait ses racines dans les années 90, au lendemain de la guerre du Golfe, quand Saddam commença à flirter avec l'islam, en conditionnant par exemple le voyage des femmes à l'étranger à l'obtention d'une autorisation de leur mari. Mais elle s'est accéléré ces deux dernières années, sous le coup de la violence quotidienne qui sévit aujourd'hui en Irak.

Victimes de vol à main armé et d'enlèvements, les femmes ont rarement le courage, comme Sondoz, de se retrouver seules au volant de leur voiture. «Attention, j'ai de quoi me défendre», prévient la jeune Irakienne en sortant de son sac à main un pistolet de 8 millimètres. L'insécurité croissante l'a également forcée à réorganiser son emploi du temps. «J'avais l'habitude de garder la boutique ouverte jusqu'à 10heures du soir. Par les temps qui courent, je rentre chez moi avant la tombée de la nuit», dit-elle. Fille unique d'un riche bijoutier, elle pourrait se permettre de mettre la clef sous la porte. «Mais ça fait dix ans que je fais ce boulot. J'aime travailler!», souffle-t-elle.

Elle sait pourtant que son cas est unique, qu'elle a la chance d'habiter dans la capitale, et qu'en province les femmes pâtissent non seulement des règles religieuses, mais aussi des lois tribales, actuellement en recrudescence, comme le «crime d'honneur», qui autorise un homme à tuer sa femme coupable d'adultère. La possible reconnaissance de ces lois tribales dans la nouvelle Constitution a d'ailleurs récemment soulevé l'inquiétude d'associations de défense des droits des femmes. «Nous avons toujours été plus émancipées que nos voisines d'Arabie saoudite. Au lieu d'avancer, on nous menace de nous faire reculer!», s'indigne Shirouk al-Abayatchi, une ingénieur de 47 ans, membre du Mouvement des femmes irakiennes.

Depuis le début de l'été, elle a manifesté à trois reprises, sur la place Ferdous et au palais des congrès de Bagdad, pour obtenir «plus de respect à l'égard des femmes». Mais son mouvement n'a jamais rassemblé plus de 300 Irakiennes. «C'est un combat perdu d'avance», commente Sondoz, qui n'a même pas daigné faire le déplacement. Elle sait que, dans un Irak qui vit au rythme des attaques terroristes et des coupures d'électricité, se battre pour les droits des femmes relève d'un luxe qui n'est pas donné à toutes. Votera-t-elle contre la Constitution si l'islam s'y impose? «Je ne voterai pas, tout simplement!», répond-elle.

Bagdad: Delphine Minoui
16 août 2005