Turquie: «Oyun»: des villageoises sur les planches

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Pelin Esmer raconte l’aventure de cette pièce, de ces villageoises sur les planches, avec un humour et une tendresse qui touchent immanquablement les publics les plus variés.
«Oyun», c’est l’histoire de femmes simples, vivant dans un petit village du sud de la Turquie. Elles n’ont jamais eu accès à l’éducation, n’ont pas fait d’études.
Elles ont des vies bien chargées, puisque la plupart d’entre elles s’occupent du foyer et travaillent aux champs. Grâce à une série d’heureuses coïncidences, elles décident de se regrouper et de monter une pièce de théâtre dans laquelle, pour la première fois, elles osent raconter leurs vies faites de contraintes, de privations, de belles-familles envahissantes, d’époux dominateurs. Tout le village va pourtant les soutenir dans leur entreprise: maris, enfants… Pelin Esmer raconte l’aventure de cette pièce, de ces villageoises sur les planches, avec un humour et une tendresse qui touchent immanquablement les publics les plus variés.



Comment avez-vous eu l’idée de ce documentaire, et les femmes que vous avez filmées ont-elles été dirigées?

Pelin Emer: J’ai lu un entrefilet sur le travail de ces villageoises dans le journal, et j’ai eu aussitôt envie de les rencontrer. Après les avoir connues, ce documentaire s’est en quelque sorte imposé à moi. Il y avait déjà eu une autre pièce de théâtre, dans un autre village à côté du leur, à laquelle leurs enfants avaient participé, mais elles ont préféré faire leur propre spectacle, avec leur propre mise en scène. Ce qui est intéressant dans cette histoire c’est que ce projet était vraiment le leur, qu’il a été conçu de manière totalement autonome. Le professeur de collège auquel elles se sont adressées est un homme très ouvert, très démocratique qui les a aidées sans jamais les influencer. Il faut dire que pour ces femmes, l’autonomie n’est pas quelque chose d’inconnu. La plupart d’entre elles travaille, fait tourner la marmite et cela leur donne un certain pouvoir. Leurs maris les ont d’ailleurs soutenues pendant toute la préparation du spectacle, ils étaient très fiers d’elles au moment où elles ont joué. Certains d’entre eux font à présent partie de la troupe.

Quel effet vous ont fait tous ces prix?

J’ai reçu ces prix dans le cadre d’un festival du documentaire méditerranéen, à Civitavecchia. Je suis une méditerranéenne récompensée par un jury méditerranéen, cela me fait plaisir, même si je ne tiens pourtant pas particulièrement à être enfermée dans une identité. On a trop tendance à vouloir mettre les produits culturels dans une catégorie, à les compresser derrière une étiquette qui tend à en gommer la richesse, les aspérités, la complexité. La classification, en mettant en exergue les différences, annule les dénominateurs communs.

Vous vous sentez méditerranéenne, européenne aussi?

En Turquie, l’identité est un problème capital, on a toujours vécu avec ce type d’interrogation, cela fait partie de nous. Je ne refuse donc pas le questionnement identitaire, mais je me méfie de l’identité vécu comme prêt-à-porter simpliste. Certains Turcs changent d’identité comme de chemise par besoin d’affirmation lié, entre autres, à la frustration et à l’humiliation infligées par l’Europe. Quand je pense aux Européens, j’ai la sensation d’avoir les mêmes sentiments et les mêmes réactions qu’eux, mais s’il s’agit de l’Union Européenne, alors là les choses se compliquent, et on entre dans l’identitaire. Pour moi la culture européenne, ce n’est pas seulement celle des Européens de souche, de ceux qui habitent l’Europe depuis des générations. Il y a aussi la richesse culturelle qu’apportent les migrants, par exemple l’apport arabe de la culture européenne me semble important. Pourtant, aujourd’hui, tout le monde a peur de la différence et de la diversité, pas seulement ceux qui accueillent, les nouveaux arrivés aussi ont peur de l’assimilation et se replient sur eux-mêmes. La circulation culturelle est comme coupée.

Malgré leur extraction sociale, leur statut de femme, vos héroïnes ont une conscience très aigue de leurs droits : droit à l’éducation, à la culture, au respect, à l’égalité… Ces femmes ont une conscience politique assez incroyable?

En parlant de la vie de ces neuf femmes turques vivant dans un village au sud du pays, je ne voulais surtout pas proposer une vision ethnographique, folklorique d’elles. Je suis sociologue de formation, ce qui m’intéresse le plus, c’est ce tronc commun des exigences, cette universalité de la culture qui va au-delà des spécificités et des particularités culturelles. Cet aspect universel existe aussi du côté des spectateurs. En effet, j’ai pu en accompagnant ce film, recueillir la réaction de nombreuses personnes dans des pays très différents, elle est toujours à peu près la même que le film soit projeté dans des camps de réfugiés africains ou en Norvège.

Qu’avez-vous voulu encore démontrer avec Oyun?

Ce film nous renvoie à nos propres stéréotypes, à ce que nous avons intériorisé sur des femmes paysannes. Personne ne s’attend à ce que ces femmes quasi analphabètes puissent avoir envie de s’exprimer. Au bout du compte, c’est notre étonnement, notre surprise qui sont déplacés, et non leur désir de culture. Les Turcs, qui ont vu ce film, ont eu la même réaction, les mêmes sentiments que les autres. En fait, nous sommes plein de préjugés sur les femmes qui vivent à la campagne, bien qu’elles aient leurs propres espaces de liberté. Mon film, consiste précisément à mettre au grand jour ces préjugés, à casser nos idées préconçues pour nous pousser à mieux comprendre les réalités dans leur complexité. Ce que j’ai voulu souligner avec «Oyun», c’est que les hommes et les femmes, même en dehors d’un statut social élevé, sont attirés par la culture, possèdent un vrai besoin de culture. Il s’agit là de fondamentaux, et c’est ce qui explique pourquoi ces femmes, malgré leur milieu, ont essayé par tous les moyens de trouver leur propre expression culturelle.

Nathalie Galesne, www.babelmed.net
(07/03/2007)