Etats-Unis: Cinéma: Comment les enfants apprennent à devenir des soldats de Dieu

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Courrier International
Le documentaire "Jesus Camp" sur les évangélistes américains explore l'univers de quelque 30 millions de croyants. Ils mènent une véritable guerre culturelle et préparent leurs enfants à poursuivre le combat.
"Les gauchistes vont en avoir des sueurs froides", se réjouit Becky Fischer dans le fascinant documentaire Jesus Camp. Becky Fischer, pasteur évangélique chrétienne, travaille à Kids on Fire, un camp d'été près de Devils Lake, dans le Dakota du Nord, où l'on apprend aux enfants à devenir des soldats de "l'armée de Dieu".
Cette femme joviale et dotée d'une carrure impressionnante ne cache pas son rêve de voir un jour le mouvement évangélique, en pleine croissance aux Etats-Unis, supprimer la barrière constitutionnelle entre l'Etat et l'Eglise. Et, à mesure que le film passe en revue ses méthodes, particulièrement efficaces, de mobilisation de cette armée de Dieu, ce rêve ne paraît pas si éloigné de la réalité.

Ms. Fischer est parfaitement consciente que l'avenir du mouvement repose sur l'endoctrinement des enfants à l'âge où ils sont le plus impressionnables (de préférence entre 7 et 9 ans, pas au-delà de 13). Pour elle, Kids on Fire est la version chrétienne des camps d'entraînement palestiniens du Moyen-Orient qui propagent un fondamentalisme islamiste agressif. Le mot "guerre", comme dans guerre culturelle, revient sans cesse pour décrire l'état d'esprit d'un mouvement qui compte déjà 30 millions d'adhérents aux Etats-Unis, notamment dans les Etats du centre du pays.

Dans le camp de Kids on Fire, on voit des enfants en tenue de camouflage et le visage peint en train d'exécuter des danses guerrières avec des épées de bois ou de faire le salut militaire en écoutant un morceau de heavy metal chrétien. On les voit pleurer et se mettre subitement à parler toutes les langues, possédés par le Saint-Esprit. Puis, à Washington, participant à une manifestation antiavortement. Tourné en janvier 2006, au moment des auditions devant le Sénat du juge de la Cour suprême Samuel Alito [ce juge défend des positions antiavortement], le film montre une église où les fidèles prient devant un mannequin en carton à l'effigie de George W. Bush. La confirmation de la nomination du juge Alito est saluée comme une nouvelle victoire du mouvement, dont l'objectif prioritaire est l'interdiction de l'avortement.

La majorité des enfants de Jesus Camp ne vont pas à l'école. Ce sont leurs parents évangéliques qui se chargent de leur éducation. Ils leur enseignent le créationnisme et rejettent les sciences. L'adorable Levi, 12 ans, cheveux courts devant, longs derrière, est destiné à devenir un pasteur évangélique. Déjà doté d'un charisme de star, il parade au milieu d'un groupe d'enfants, agitant les bras et récitant le dogme sur l'importance de sa génération. La petite Tory, 10 ans, affirme le plus sérieusement du monde qu'elle danse "pour Dieu" et pas "pour la chair". Mais la grande question est de savoir ce qui adviendra quand ces enfants si mignons et si bien dressés grandiront et s'aventureront hors de leur maison et de l'église.

Dans Jesus Camp, une voix isolée et inquiète souligne les dangers du mouvement : c'est celle de Mike Papantonio, animateur vedette de la radio Air America. Chrétien à l'ancienne mode, comme il se définit lui-même, il s'engage dans un débat pointu mais amical avec Ms. Fischer quand celle-ci appelle lors de son émission. Le seul véritable moment de tension du film survient au cours d'un voyage à la méga-église de Colorado Springs, où le pasteur Ted Haggard, président de l'Association nationale évangélique (et ami de Bush) s'adresse à la caméra plein de soupçons et d'agressivité. C'est tout ce que le film montrera du côté violent et détestable du mouvement.

Jesus Camp ne prétend pas être une étude complète du phénomène évangélique. Il n'offre aucune perspective historique ou sociologique, mais seulement quelques chiffres sur la croissance du mouvement. Il survole le programme politique en se concentrant sur le problème de l'avortement et sans mentionner l'homosexualité ni d'autres questions. Puisqu'elle insiste sur l'éducation des enfants, Becky Fischer peste contre Harry Potter. Mais il n'y a pas d'analyse de l'enseignement biblique et il n'est pas fait mention de "fin des temps" ni d'"enlèvement" [des justes au retour du Christ sur Terre].

Qui pourrait nier que la popularité de ce mouvement est en partie due à l'appauvrissement de la culture de masse, dans laquelle seules dominent les valeurs commerciales et où triomphe une vision darwinienne et amorale du monde ? Propagé à grande échelle par le petit écran, le plus petit dénominateur commun de "l'humanisme séculier" - ennemi juré des évangéliques - n'est guère séduisant. Il n'y a pas si longtemps, une autre armée de jeunes puritains, les Gardes rouges de Mao Zedong, a bouleversé le pays le plus peuplé du monde. Aujourd'hui, l'émergence d'une version américaine, chrétienne et de droite de ce qu'on a vu en Chine ne paraît plus aussi chimérique.

Par: Stephen Holden