Liban: Au Liban, le Fatah al-Islam adopte une dimension religieuse

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Le Temps
Après trois jours de violences, la dissidence extrémiste du Fatah fait craindre un embrasement des camps palestiniens.
Le Fatah al-Islam est-il le signe extérieur d'une entrée en force de l'islam radical au Liban? Dans un pays politiquement bloqué, le mouvement fait peur. Il est né d'une dissidence, annoncée en septembre 2006, du groupe palestinien et pro-syrien Fatah Intifada créé en 1982 et lui-même dissidence du Fatah de Yasser Arafat. Le leader du Fatah al-Islam est Chaker al-Abssi, un Jordano-Palestinien de 52 ans, dit «Abou Hussein» qui a combattu en Irak.
Terreau favorable

Le groupe islamiste se réclame de la mouvance salafiste proche d'Al-Qaida. Dans son discours, le Fatah al-Islam n'hésite pas à déclarer que le Hamas a vendu son âme et tente, dit-on, de récupérer la lutte palestinienne. Il s'est distingué en février dernier en perpétrant ses premiers attentats dans la montagne chrétienne, non loin de Beyrouth, au moyen de bombes placées dans des bus. L'armée libanaise a procédé à plusieurs arrestations.

Evalué à quelque 200-300 combattants libanais, palestiniens, syriens voire même saoudiens, le Fatah al-Islam est surtout installé dans le camp de réfugiés palestinien de Nahr al-Bared, mais il est aussi présent dans les camps de Baddaoui et de Bordj al-Barejna. Il appelle à la guerre sainte contre Israël, mais aussi contre ses alliés occidentaux. Beaucoup voient dans la Syrie le mentor du Fatah al-Islam, d'autant que son leader Chaker al-Abssi a fait de la prison à Damas avant d'être libéré en 2005.

La situation des douze camps de réfugiés palestiniens répartis sur le territoire libanais à partir de 1948 (la guerre d'indépendance israélienne) a manifestement été un terreau favorable à l'émergence de ce mouvement de l'islam radical. Ces lieux sont littéralement des zones de non-droit auxquelles l'armée libanaise n'a pas accès. Directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam), Hasni Abidi estime que la création du Fatah al-Islam est pour le moins troublante. «L'agenda politique de la Syrie laisse entendre qu'elle est derrière ce mouvement. Mais tout n'est pas aussi clair. On peut se demander si l'Arabie saoudite sunnite ne joue pas non plus de son influence afin de contrer le pouvoir grandissant du Hezbollah chiite.» Pour Hasni Abidi, il ne fait pas de doute que l'émergence du Fatah al-Islam a été favorisée par les conditions socio-économiques très précaires qui règnent dans les camps palestiniens, par l'impasse politique au Liban et enfin par la présence internationale incarnée dans la Force intérimaire des Nations unies pour le Liban (Finul).

Ce qui surprend Hasni Abidi, c'est l'ajout «al-Islam». Selon le directeur du Cermam, c'est la première fois qu'un mouvement palestinien dénommé Fatah (libération), qui a toujours été laïc, affiche une dimension religieuse. «C'est une nouvelle logique de l'islamisme djihadiste», relève-t-il. Ce que craignent désormais certains Libanais, c'est une sanctuarisation du pays: le nord, sunnite, contrôlé par le mouvement extrémiste du Fatah al-Islam et le sud contrôlé par le Hezbollah. Désormais au Pays du Cèdre s'affrontent trois tendances, relève le quotidien libanais Al-Akhbar, proche du Hezbollah: le courant nationaliste arabe représenté par le Hezbollah, la tendance sunnite du camp Hariri soutenu par l'Occident et défenseur d'un Liban neutre et enfin le courant salafiste.

Quant au leader du Fatah al-Islam, Chaker al-Abssi, il a été condamné à mort par contumace par un tribunal jordanien pour avoir tenté d'assassiner un diplomate américain. Son passé est très lié au terrorisme.

Ce fut un associé du leader d'Al-Qaida en Irak, Abou Moussab al-Zarqaoui, tué en juin 2006. Dans une récente interview accordée au New York Times, Chaker al-Abssi déclarait vouloir punir l'Amérique pour sa présence dans le monde musulman: «Le seul moyen de concrétiser nos droits, c'est par la force.» Désormais, la crainte est double: que les réfugiés palestiniens se rebellent ou qu'une guerre civile éclate entre les différents mouvements palestiniens.

Fragile trêve entre l'armée libanaise et le Fatah al-Islam

Des milliers de réfugiés palestiniens fuyaient mardi soir le camp de Nahr al-Bared au nord du Liban, à la faveur d'une trêve dans les combats entre l'armée libanaise et des combattants de Fatah al-Islam, a indiqué un responsable palestinien. Ils se sont réfugiés dans le camp voisin de Baddaoui, a précisé Hajj Rifaat, un des responsables à Baddaoui du mouvement Fatah du président Mahmoud Abbas. Selon lui, «des habitants de Nahr al-Bared, qui abrite quelque 30000 personnes, ont mis à profit la trêve dans les affrontements pour s'évader du camp encerclé par l'armée».

Au moment où les combats entre l'armée libanaise et les islamistes du Fatah al-Islam marquaient une trêve, un premier convoi d'aide de l'ONU a été la cible hier de tirs meurtriers dans le camp palestinien assiégé de Nahr al-Bared. Après trois jours d'affrontements, les plus sanglants depuis la guerre civile au Liban entre 1975 et 1990 avec 68 morts, deux Palestiniens ont été tués lorsqu'un convoi humanitaire a été visé par des tirs après son entrée dans le camp à la faveur de la «trêve unilatérale» du groupe islamiste.

Le convoi a réussi à livrer vivres et médicaments mais a dû rebrousser chemin sans décharger d'eau dans le camp, où des milliers de personnes attendent désespérément de l'aide, a précisé une porte-parole de l'Agence de l'ONU pour l'aide aux réfugiés palestiniens (UNRWA). Au moment où la trêve entrait en vigueur, un membre du Fatah al-Islam s'est cependant fait sauter lors d'un raid des forces de sécurité dans un immeuble de Tripoli, la grande ville voisine du camp de Nahr al-Bared où les combats avaient éclaté.

Par: Stéphane Bussard

23 mai 2007