Maroc: Bouchra Boulouiz: Le 'je' féminin reste toujours prisonnier de l'opposition tradition/modernité

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Pour elle l'écriture est une aventure qui risque de déplaire à toute une société. Puisque c'est une sorte d'exhibition et de dévoilement de tabous.
Bouchra Boulouiz, en tant que femme se le permet à travers ses deux romans «Une Irlandaise à Tanger» et «Judas, l'ambassadeur et moi».
La nouvelle tendance de la littérature marocaine d'expression française s'oriente vers une expression de soi .Y a-t-il des thèmes vécus dans vos deux romans?

Dans chaque roman il y a une grande partie de soi, donc de l'auteur. Mais comme mes livres sont une galerie de personnages, crées ou observés, ils acquièrent peu à peu une grande autonomie. J'aime créer des personnages pour justement sortir de mon propre personnage que je considère en réalité insignifiant au regard des émotions que représente une œuvre littéraire. L'expression de soi est souvent une sorte de complainte qui n'est pas toujours agréable à l'autre, ou une thérapie qui ne dit pas son nom.

Vous avez pris votre temps pour lancer votre premier roman .qu'est ce qui a déclenché ce besoin d'écrire et le faire partager avec les lecteurs?

Merci de me rappeler que je ne suis plus très jeune! Mais je vous pardonne. Mais «C'est dans les vieilles marmites que l'on fait les meilleures soupes» n'est-ce pas. En effet mon écriture est tardive car je ne savais pas ce qu'il fallait faire pour écrire. Mon environnement, ma carrière professionnelle, faisaient plus de moi une chercheuse, une femme de dossiers.

Comme tout le monde, j'ai commencé à écrire mon journal intime, depuis l'âge de 10 ans.

Puis j'ai commencé à l'étendre à l'observation des autres: la famille, les amis, les collègues, les passants. Un jour je me suis testée au journalisme et je me suis rendue compte que j'aimais écrire sous la forme d'un chronique littéraire avec description, action, personnage, narrateur, histoire…lorsque j'ai eu à rédiger des rapports ou des thèses, je me suis rendu compte que j'aimais le fond (la science et la démarche scientifique) mais que je n'aimais pas la forme (le plan: thèse-antithèse-synthèse).

Et ce qui devait arriver, arriva. Un jour, de l'année 2001, à Tanger même, à l'hôtel Rembrandt, j'ai repensé tout cela et j'ai lancé mon premier cri littéraire, il s'appelait «Une Irlandaise à Tanger».

Avec deux romans, vous êtes encore néophyte dans le domaine de l'écriture. Y avait-il des obstacles qui ont limité votre action d'écrire?

Ma timidité, peut-être. Et aussi le poids de la société. Ecrire est une aventure et la société n'aime pas beaucoup les aventuriers. Ça ne fait pas toujours bien d'écrire; on risque de lever le voile sur les tabous, comme s'ils n'étaient pas déjà bien identifiés. On va s'exhiber un peu aussi. A mon âge on peut se le permettre n'est-ce pas?

Le choix des mots et des personnages dans les deux titres de vos œuvres «Judas, l'ambassadeur et moi» et «une Irlandaise à Tanger» qui s'est inspiré de l'histoire réelle d'Emilye Keen, (dont la plaque commémorative se trouve toujours dans l'église anglicane à Tanger), nous renvoie dans un contexte chrétien. Pourquoi ce besoin de la présence de l'occident et du christianisme dans vos œuvres?

Je suis de culture francophone mais je ne savais pas au fond ce que cela signifiait. Lorsque je me définis dans mes recherches universitaires, comme cartésienne ou rationaliste, ce que je suis. Et en même temps que je me définis comme appartenant à la civilisation islamique et arabe, je suis amenée à me poser des questions sur les sources fondatrices de ce bagage identitaire? On sait que les sources chrétiennes ne sont pas loin chez Descartes, ou chez les grecs. Ils sont donc dans la francophonie. Autant le savoir! Lorsque l'on parle du syncrétisme des religions, cela signifie que l'on y trouve des choses similaires. Donc l'enjeu du millénaire est ailleurs. Il n'est pas dans les religions. Il est dans le rationnel. Il faut que les sources musulmanes intègrent toutes les sciences modernes, comme elles l'on fait à un moment de l'histoire. Judas signifie le traître. Le monde moderne dans lequel nous vivons nous délivre cette image, empruntée certes à la chrétienté, mais qui en est sortie depuis le 19 me siècle, pour devenir un nom commun, que nous pouvons utiliser.

Nullement féministe, vous croyez que la femme marocaine a acquis tous ses droits et qu'elle peut aspirer à une liberté d'expression au delà des tabous et des traditions préétablies?

J'ai une opinion assez personnelle sur la question féminine. Nous avions dans les décennies 70 et 80 un projet féministe assez complet. Qui n'a pas abouti. Il y a eu fort heureusement quelques compensations depuis. Il y a eu certaines femmes qui sont restées militantes et engagées. Mais il reste beaucoup à faire. Et ce sont les femmes qui doivent le faire. Je trouve que le JE des femmes en général reste prisonnier de certaines oppositions comme Tradition-modernité- ce qui fait retarder l'avancée des droits. Par exemple, le corps des femmes, qui fut l'enjeu principal du féminisme en occident, doit, en tant que symbole, se libérer du carcan politique dans lequel les conservateurs le tiennent aujourd'hui prisonnier.

Jusqu'à quel point votre travail dans le domaine de la communication a-t-il influencé votre écriture?

La communication a nourri spirituellement mon écriture. Elle m'a gentiment, chemin faisant, amené vers l'écriture. Sans elle je n'aurais pas écrit je crois. Par ailleurs, la communication est aujourd'hui une science contemporaine, transversale et qui touche à toutes les disciplines. De ce fait, elle fournit des concepts très élaborés et très actuels, comme le concept de réseau ou Internet.

Le réseau rapproche, par un type d'organisation transversale, horizontal, (réseautage) et facilite une plus grande communication entre les peuples et les civilisations, dans le monde. Comment alors ne pas subir les influences d'Internet dans l'écriture ? Puisque internet vous apporte le monde à domicile. Un monde de fraternité et de communication.

Vos projets après ce deuxième roman?

Un troisième roman.

Propos recueillis par: Nadia Essaadi

09 juillet 2007

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