France: Publication: "Histoire des philosophies matérialistes" de Pascal Charbonnat

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"Nous insistons sur ce cas afin de rappeler la diversité, la pluralité des philosophies matérialistes; panorama d'une rare densité, bien mis en valeur par le contenu du livre de Charbonnat."
Histoire des philosophies matérialistes, de Pascal Charbonnat
Au moment où la négociation du nouveau traité européen confirme toutes les dispositions qui percutaient de plein fouet le principe de laïcité, la lecture du livre de Charbonnat constitue un viatique précieux pour celles et ceux qui souhaitent prendre connaissance de la très riche généalogie politico-intellectuelle que représente l'histoire des philosophies matérialistes.

En effet, si dans un premier temps, l'on recourt à la laïcité comme fil d'Ariane, afin de présenter le livre de Charbonnat, il est aisé de procéder au constat suivant: les philosophies matérialistes concourent d'une manière déterminante à l'ouverture d'un espace politico-intellectuel qui facilitera le moment venu, l'émergence de ce principe, pierre angulaire de tout système politique réellement démocratique.

Lorsque les philosophies matérialistes s'expriment et s'ancrent dans les esprits, le mouvement d'ensemble visant à émanciper le genre humain des scories du sacré et des mythes s'affermit, avec le plus souvent pour corollaire l'invalidation intellectuelle d'un discours sur Dieu.

En cela, la fresque impressionnante relatant l'histoire des philosophies matérialistes que nous propose Charbonnat, atteint son objectif et oeuvre à la bonne compréhension d'un profond mouvement d'émancipation qui prend très tôt naissance.

De l'apparition du matérialisme dans l'Antiquité (Thalès, Héraclite, Démocrite, Epicure), à l'extinction du matérialisme (Ier - XVIIème siècle); de la naissance d'une nouvelle physique jusqu'à l'apogée du naturalisme ( XVIIème siècle ) et à la renaissance du matérialisme ( XVIIIème-XXème siècle ), telle est la teneur de la rigoureuse cartographie des oeuvres ayant au cours des siècles forgé les cadres majeurs des philosophies matérialistes.

Notons que les matérialismes qui s'épanouissent tout au long du XVIIIème siècle constituent les prémices d'un large et complexe mouvement politico-intellectuel annonçant cet apparent coup de tonnerre dans un ciel serein que sera la Grande Révolution française.

Les écrits de Jean Meslier (1664-1729), l'oeuvre de La Mettrie (1709-1751), l'athéisme d'Holbach (1723-1789), concourent parmi d'autres, à la déstabilisation de l'édifice vacillant qu'est la vieille société hiérarchique de Droit divin.

N'oublions pas que le mouvement ouvrier et démocratique s'est organisé à partir de plusieurs politiques d'émancipation. Au XVIIIème siècle, naît la première d'entre elles, la politique d'émancipation républicaine, avec les notions d'égalité politique, de citoyenneté, de droits de l'homme et de souveraineté. Incontestablement, ce creuset politico-philosophique a pour les philosophies matérialistes un attrait de prédilection.

Le contenu de ces philosophies de type matérialiste - dont Charbonnat nous présente les lignes-forces à l'aide d'une érudition impressionnante - contribue à mettre en exergue les principes qui deviendront les soubassements essentiels des régimes démocratiques et républicains. Il paraissait tout à fait fondé de croire que la nature apparemment intangible de ces principes, les placerait au-dessus de toute volonté visant à en réduire la portée et la légitimité.

La réalité des faits infirme malheureusement cette illusion. En effet, en récupérant l'article 2 de la Constitution, le nouveau traité confirme le glissement des principes* terme rationnel qui prévaut aujourd'hui dans les accords et autres engagements officiels* vers des valeurs de l'Union, notion plus subjective.

Parmi ces valeurs seront reconnus distinctement les droits des personnes appartenant à des minorités, en rupture complète avec les principes émancipateurs républicains et notamment ceux qui affirment l'égalité des citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion.

La nature de la remise en cause profonde des bases mêmes de l'universalisme à laquelle nous assistons, ne peut être parfaitement comprise que si l'on remplit cette condition: procéder à une étude exhaustive et acérée des nappes d'histoire lente pour reprendre l'expression braudelienne, qui voient à l'oeuvre les mouvements de pensée orientant les ensembles humains, se structurer peu à peu, devenir hégémoniques et s'effacer au profit d'une (ou plusieurs) autre(s) vision(s) du monde. Le développement graduel de l'égalité des conditions, tout comme le refus du providentialisme (du providentialisme à l' homme providentiel, il n'y a qu'un pas, et dans les deux cas, c'est l'asservissement et l'aliénation qui prévalent) sont le fruit de constructions intellectuelles souvent marginalisées qui ont contre vents et marées, tenu haut le flambeau de l'émancipation de l'homme. De cet homme en butte aux diverses et variées conceptions déistes du monde, aux quantités insoupçonnables de théogonies. De cet homme tenu à la stricte observance de supposées vertus théologales et au respect de toutes les variantes théologiques possibles et imaginables. Les philosophies matérialistes ont apporté la démonstration que ces postures ne sont pas les seuls horizons pour penser la place de l'Homme dans l'Univers. Loin s'en faut.

Tenter de comprendre le lent cheminement de ce processus de libération qui façonne petit à petit les contours d'un espace politique et intellectuel permettant de traduire dans la réalité des faits et contre une adversité aux multiples visages (les Eglises, les forces politiques et financières conservatrices ou réactionnaires) la volonté des peuples de coupler les versants économique et culturel d'un combat politique qui prônera la résolution de la question sociale . Voilà en quoi peut être utile une très bonne connaissance de l'histoire des philosophies matérialistes. En somme, pas d'émancipation possible et durable sans égalité et sans laïcité.

Et comme le démontre magistralement Charbonnat, au seuil des XIXème et XXème siècles les principes porteurs des philosophies matérialistes se heurteront durement à la révolution de la production et aux autoritarismes politiques d'un type inédit.

Le XIXème siècle verra émerger deux genres de matérialismes. Le matérialisme évolutionniste (Carl Vogt 1817-1898), Jakob Moleschott (1822-1893), Ludwig Büchner (1824-1899), Basile Conta (1846-1882).

De plus, dans le sillage critique de la première politique d'émancipation - dont l'acmé comme nous l'avons vu, se situe à la fin du XVIIIème siècle - apparaît la politique d'émancipation socialiste au XIXème siècle, en incorporant la question sociale. Bien évidemment, le matérialisme dialectique de Karl Marx (1818-1883) et Friedrich Engels (1820-1895) s'imposera comme la pierre angulaire de cette nouvelle weltanschauung, très largement irriguée par les principes émanant des philosophies matérialistes.

L'inventaire dressé par Charbonnat est d'une richesse étonnante. Citons un exemple: Joseph Dietzgen (1828-1888) figure intellectuelle méconnue, favorisera une certaine évolution de la définition du matérialisme en insistant sur la légitimité du recours au monisme. Dietzgen pense qu'une pensée de l'origine peut être retenue à condition de se donner un cadre moniste. Pour le tanneur philosophe, le monisme est la conception de l'unité de la matière et de l'esprit, ou de l'enchevêtrement de tous les phénomènes entre eux. L'origine n'a alors de sens que si elle n'excède pas les termes de cette union. Autrement dit, la cause de toutes choses ne dépasse ni l'entendement humain, ni le monde matériel. Aller au-delà est l'erreur des métaphysiques et des philosophies de la transcendance.

Nous insistons sur ce cas afin de rappeler la diversité, la pluralité des philosophies matérialistes; panorama d'une rare densité, bien mis en valeur par le contenu du livre de Charbonnat. Cet exemple démontre au passage que les accusations récurrentes de monolithisme, de dogmatisme dont les matérialismes font l'objet, ne résistent pas à une investigation sérieuse. Dietzgen est le premier interprète fidèle du matérialisme dialectique. Il n'en modifie cependant pas la teneur conceptuelle mais en donne une approche originale.

Les pensées des derniers disciples du XIXème siècle, Labriola (1843-1904) et Plekhanov (1856-1918), accompagnent une période qui se terminera par le suicide des nations européennes sur les champs de bataille de Verdun, du Chemin des Dames, d'Ypres, de Charleroi, de Tannenberg et d'ailleurs. (En la matière, l'énumération qui précède, est loin d'être exhaustive.)

Bien évidemment, le matérialisme de Lénine (1870-1924) s'emploiera à trouver une issue à ce moment terrible de l'Histoire européenne.

A titre d'exemple, rappelons que durant la même période, Bergson, qui a connu la cruelle expérience de la Première Guerre mondiale, oriente sa philosophie idéaliste et spiritualiste vers la mise en valeur de la figure des grands chefs et des grands saints, seuls à même d'exercer selon lui, une action contagieuse sur la sensibilité des hommes. Ainsi peut-on considérer les individualités supérieures comme des succès de l'élan vital triomphant de tous les obstacles... (Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion (1932).

Cependant, la pensée matérialiste d'émancipation portée par l'oeuvre léninienne, se disloquera au contact du Thermidor stalinien.

Sur un plan strictement épistémologique, les philosophies matérialistes du XXème devront composer avec les avancées des sciences de la nature. Le matérialisme évolutionniste contemporain en est le parangon.

En définitive, l'ouvrage de Charbonnat représente un instrument plus que précieux pour qui souhaite se situer dans une perspective de défense des principes de laïcité et d'égalité. Comme le démontre magistralement le livre écrit par Charbonnat, la philosophie matérialiste a forgé au cours des siècles les armes idéologiques qui ont servi, à partir de la Renaissance, à la constitution des sciences modernes.

Au moment où certaines forces politiques n'hésitent pas à ouvrir la boîte de Pandaure des doctrines anti-égalitaires en insistant sur une hypothétique et spécieuse suprématie de l'inné sur l'acquis, au moment où la pensée (matérialiste) gramscienne - qui revendique la nécessité stratégique de vaincre sur le front des idées afin de s'emparer du pouvoir politique - fait l'objet d'un détournement au profit de courants de pensée hostiles aux fondements intellectuels et politiques que véhiculent les philosophies matérialistes, il est plus que temps de (ré)investir le champ des idées, d'insister sur la validité d'une réponse de type universaliste aux enjeux politiques et intellectuels colossaux qui surgissent en cette période d'incertitude que nous traversons. Dans cette optique, le livre de Charbonnat est un bréviaire (laïque ) indispensable aux défenseurs des principes constitutifs d'une République sociale digne de ce nom.

17 juillet 2007

Par: Jean-Marc Del Percio Vergnaud - membre du comité de rédaction de Matière première, Revue d'épistémologie et d'études matérialistes. Co-responsable de la collection Matériologiques chez Syllepse.