Dossier 20: L’Islam indien et les mouvements réformateurs en Inde après l’indépendance

Publication Author: 
Asghar Ali Engineer
التاريخ: 
décembre 1997
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number of pages: 
179
Asghar Ali Engineer[1]

Nous devons faire le point sur les divers événements qui ont eu lieu en Inde au cours des cinquante dernières années de notre indépendance ainsi que sur les développements intervenus à cette période dans la communauté musulmane, notamment en ce qui concerne les mouvements de réforme dans l’Islam indien.

L’Inde a choisi d’être un pays laïc et cette décision a eu plusieurs conséquences. Déjà au moment de l’élaboration de la constitution, le code civil uniforme posait problème. Les discussions étaient passionnées. Les membres musulmans s’opposaient à l’adoption d’un code civil uniforme. A la fin, un compromis fut atteint. Il fut décidé de mettre le code civil uniforme dans les Principes Directeurs de la Constitution et, entre-temps, chaque communauté appliquerait son propre code de statut personnel.

Cela fut fait sous l’instigation de Jawaherlal Nehru. Les principaux responsables du Congrès national indien, dont Gandhiji et Nehru, avaient donné l’assurance aux leaders du Jamia’at-ul-’Ulama-i-Hind qu’aucune loi islamique ne serait abrogée après l’indépendance. Il est important de noter que les Oulémas orthodoxes, conduits par Maulana Husain Ahmad Madani, s’étaient farouchement opposés à la théorie des deux Etats[2] et supportaient complètement la cause d’un nationalisme composite. Maulana Husain Ahmad Madani, théologien de renom, se plaçait nettement aux premiers rangs de la lutte contre la théorie des deux Etats et l’avait brillamment réfutée en utilisant des arguments théologiques. Les musulmans avaient obtenu l’assurance qu’ils n’auraient pas à s’inquiéter de leur liberté religieuse en Inde après l’indépendance. Ils seraient libres de suivre leur religion et ses préceptes.

C’est pour cette raison que les dirigeants des mouvements de libération mirent finalement le code civil uniforme dans les principes directeurs. Si il avait été imposé à ce moment-là, il aurait non seulement été à l’encontre des garanties données aux Oulémas, mais aurait également porté de l’eau au moulin des défenseurs de la théorie des deux Etats selon lesquels il n’y a pas de liberté de l’Islam en Inde. Ainsi, ceux qui pensent que le code civil uniforme aurait pu être appliqué au moment de l’élaboration de la constitution, oublient ces aspects du problème. En fait, il était aussi difficile de l’appliquer à l’époque que maintenant, mais pour des raisons différentes.

Que le code civil uniforme n’ait pas été imposé à cette époque fut plutôt rassurant pour les musulmans. Il faut noter que la partition fut, à maints titres, une grande tragédie pour les musulmans indiens. Elle divisa non seulement leurs familles mais provoqua également la migration de la crème de leur société vers le Pakistan, notamment à partir de l’U. P. [Uttar Pradesh]. Les musulmans perdirent ainsi pratiquement toute l’intelligentsia de leur classe moyenne au profit du Pakistan, abandonnant pauvres et analphabètes complètement sous l’influence de théologiens conservateurs. Les musulmans indiens ne se sont pas encore remis de cette tragédie. Créer une nouvelle intelligentsia et une nouvelle classe moyenne puissante prendra encore quelque temps. Le processus est entamé mais il est bien trop lent. Toutes les données disponibles montrent clairement que les musulmans sont à la traîne en matière d’éducation et de progrès économique. Ce qui n’est certainement pas de bon augure pour le mouvement de réforme. Pour appuyer les réformes modernes, il faut une classe moyenne éduquée et économiquement bien établie.

La période précédant l’indépendance pendant laquelle les musulmans disposaient d’une puissante classe moyenne a produit plusieurs réformateurs éminents. Le premier est Sir Syed Ahmad Khan. Il a mis au point une méthodologie systématique de réinterprétation du Coran et ses explications ont grandement contribué à introduire des changements dans l’attitude des musulmans. Plusieurs autres réformateurs tels que Justice Ameer Ali, Nawab Muhsinul Mulk, Maulvi Khuda Bakhsh, etc. ont suivi. En fait, Maulvi Khuda Bakhsh a proposé plusieurs mesures pour introduire des réformes dans le droit musulman de la personne. Maulvi Mumtaz Ali Khan, autre penseur et réformateur éminent, a écrit un livre, Huququn Niswan (Droits des femmes). D’ailleurs, ses idées sur les droits des femmes en Islam étaient si radicales que même Sir Syed lui conseilla de ne pas publier son livre. Mais le Maulvi le publia.

Il n’est donc pas exact d’affirmer que l’Islam indien n’a pas produit de réformateur. Dans l’Inde d’avant l’indépendance, même des oulémas conservateurs comme Syed Suleman Nadvi et Maulana Ashraf Thanvi prirent l’initiative d’introduire quelques réformes nécessaires. Maulana Ashraf Thanvi écrivit même un livre en Urdu proposant des mesures strictement conformes à la Shari’a en faveur des femmes, notamment en matière de mariage d’enfants, de l’âge de la puberté, de longue disparition du mari, etc. Et c’est sous l’instigation de ces oulémas que la “loi sur la Dissolution des mariages musulmans” a été adoptée en 1939 ; ce qui a été un soulagement énorme pour les femmes dont les maris avaient disparu sans laisser de trace. Dans le droit Hanafite, la période de viduité est de 90 ans en cas de disparition du mari, ce qui représentait plus que l’âge normal d’une femme en Inde. Elle a été réduite à quatre ans par l’Ecole Malékite.

Cependant, dans la période suivant l’indépendance, ce mouvement en faveur des réformes s’est arrêté pour les raisons citées plus haut. Les oulémas qui ont suivi ceux qui avaient combattu pour la liberté n’avaient pas de base populaire et n’étaient pas très sûrs de leur influence. En outre, certains d’entre eux ont commencé à politiser les problèmes à des fins personnelles. Par ailleurs, au fil du temps, les questions de religion, de caste et d’identité régionale prirent de plus en plus d’importance.

Au milieu des années soixante, un socialiste lohiaite[3] du Maharashtra, Hamid Dalvai, lança une campagne pour la mise en œuvre du code civil uniforme[4]. Il se présentait aussi lui-même comme non croyant et accusait les musulmans d’être en général fanatiques et rigides, et incapables de changer. Cette attitude tellement extrême de Hamid Dalvai déservit énormément la cause des réformes. Sa campagne fut une erreur totale et contribua à faire adopter aux conservateurs une position plus rigide. Ils lancèrent une contre-attaque et parvinrent à convaincre les musulmans de l’existence d’un “complot” visant à détruire l’Islam. Ce fut pour répondre à la campagne de M. Dalvai en faveur du code civil uniforme que le Muslim Personal Law Board (Conseil pour le statut personnel musulman) fut créé au milieu des années 60 et devint un rempart contre tout changement ou toute modification du statut personnel musulman.

Il est important de noter ici que tout mouvement de réforme, pour réussir, doit d’abord être conforme aux écritures religieuses et que le réformateur doit être persuasif et utiliser les stratégies appropriées pour convaincre ses coreligionnaires. Raja Rammohan Roy, par exemple, était un grand érudit de la religion hindoue et puisait dans les Veda pour prouver que la notion de sati[5] n’y figurait pas et qu’il fallait y mettre fin si l’on voulait préserver l’enseignement original de l’Hindouisme. Sir Syed, Maulvi Mumtaz Ali Khan, Maulvi Khuda Bakhsh, et d’autres adoptèrent également des stratégies similaires. Ils voulaient des réformes conformes à l’Islam. Cependant, Hamid Delvai, en tant que non croyant, ignora complètement les sensibilités religieuses des musulmans et s’attaqua aux lois musulmanes. C’était aller complètement à l’encontre du but recherché et durcir les positions. Procéder à une véritable réforme du statut personnel musulman de la personne est devenu encore plus problématique. Dans ce contexte, même un érudit de l’Islam et un juriste comme A. A. A. Fyzee trouva difficile de plaider pour des réformes.

Il est intéressant de noter que le Pakistan poursuivit ses réformes du statut personnel musulman. [Le Président] Ayub Khan nomma une commission de réformes composée de modernistes et d’oulémas. La commission recommanda les réformes nécessaires après avoir sondé l’opinion publique par un questionnaire et Ayub Khan les appliqua par décret présidentiel en 1962, faisant fi de la voix dissonante d’un des oulémas. [Le Président] Zia-ul-Hacq lui-même ne put casser ce décret au moment où son fondamentalisme connaissait son apogée.

Cette situation a pu se produire au Pakistan car il y existait une classe moyenne puissante en faveur des réformes et, les Musulmans constituant également la majorité écrasante, la théorie du complot contre l’Islam n’avait pas de sens. Dans tous les pays musulmans, de l’Indonésie à l’Algérie, des réformes ont été mises en place. Les lois coraniques sont plutôt favorables et émancipatrices en ce qui concerne les femmes, mais depuis le Moyen-âge, ces prescriptions coraniques ont été interprétées de façon à perpétuer la supériorité de l’homme. A cet effet, des hadith controversés ont même été utilisés à la place du Coran. Par conséquent, une interprétation correcte de ces dispositions coraniques peut grandement contribuer à accorder aux femmes ces droits dont elles ont tant besoin. Et c’est précisément ce qui a été fait dans la plupart des pays musulmans.

En Inde, la politisation grandissante des communautés a rendu encore plus difficile l’introduction de réformes dans la communauté musulmane. Cette tendance a atteint son apogée dans les années 80 quand de graves émeutes communautaires ont eu lieu, fragilisant davantage les Musulmans. C’est à ce moment que le verdict controversé de la Cour suprême sur la pension alimentaire, connu sous le nom de verdict Shah Bano, a été rendu[6].

Les membres du conseil pour le statut personnel musulman et d’autres responsables musulmans réagirent vivement contre ce verdict et organisèrent un mouvement populaire d’opposition. Malheureusement, même l’un des responsables musulmans, parmi les plus pondérés par ailleurs, et président du conseil pour le statut personnel musulman compara ce mouvement aux Mouvement Khilafat du début des années 20[7]. Le mouvement Shah Bano fut une grande erreur. Cette réaction agressive contre une mesure de réforme était complètement inutile. Il ne fit que renforcer le sentiment d’appartenance communautaire de la majorité, et causer plus de préjudice aux Musulmans.

Le mouvement Shah Bano brisa tous les espoirs de réformes du statut personnel musulman. Peut-être le verdict de la Cour suprême survenait-il au mauvais moment. Au milieu des années 80, les Musulmans se sentaient extrêmement inquiets en raison de graves émeutes communautaires à Moradabad (1980), Biharshariff (1981), Baroda et Meerut (1982), Neili, Assam (1983), Bhivandi-Mumbai (1984) et Ahmedabad (1985). Des dirigeants opportunistes exploitèrent cet intense sentiment d’insécurité des Musulmans afin de s’opposer au verdict de la Cour suprême. Celui-ci, bien que respectant une disposition du droit laïc, n’était certainement pas en contradiction avec l’esprit coranique.

Aujourd’hui, l’atmosphère politique a considérablement changé. Des améliorations perceptibles ont lieu dans la situation communautaire. Il est même difficile pour les hommes politiques de susciter une réaction enthousiaste sur des questions communautaires. Le Bharatiya Janata Party (BJP) n’arrive pas non plus à susciter des réactions émotionnelles à des problèmes comme la construction de temples. Par ailleurs, le mouvement des femmes gagne en puissance dans toutes les communautés même si d’énormes problèmes existent encore. Une partie des femmes musulmanes essaient également de proposer un nikahnama, c’est-à-dire un contrat de mariage établissant des dispositions contre le triple divorce et la polygamie. Ce nikahnama, en fait, a déjà été élaboré avec l’aide d’experts juridiques à Mumbai (anciennement Bombay).

Par ailleurs, un groupe de l’intelligentsia musulmane a élaboré un projet de loi visant à créer des conseils de famille musulmans aux niveaux de l’Etat et du district pour recommander les réformes nécessaires. Ce sont là des mesures constructives mais elles doivent gagner en force. L’attitude est encore un peu frileuse. Les femmes musulmanes ne sont pas encore aussi entreprenantes qu’il le faudrait. Par ailleurs, le conseil pour le statut personnel est composé de personnes extrêmement orthodoxes. Il n’acceptera de réforme que s’il est soumis à une forte pression. Pour l’instant, il a rejeté toutes les demandes de réformes.

Cependant, il n’y a pas lieu de perdre espoir. Il est impossible de reporter indéfiniment ces réformes. La clause du triple divorce est appelée à disparaître et la polygamie doit être éliminée ou strictement contrôlée. Il convient également de dire que dans chaque société, il existe, au niveau religieux, des tendances opposées entre orthodoxes et réformateurs. C’est l’équilibre des forces sociales qui détermine la tendance qui l’emportera. Cet équilibre des forces peut pencher en faveur des réformes si la volonté existe.




[1] Les notes de bas de page qui suivent ont été ajoutées par les éditeurs de cette revue et ne font pas partie de l’article original.

[2] Selon la théorie des deux Etats, les musulmans indiens formaient une nation à part et donc l’Inde devait être divisée en deux Etats : un pour les musulmans, l’autre pour les hindous et les autres groupes religieux.

[3] En référence aux idées socialistes du nationaliste indien Ram Manohar Lohia.

[4] Dans ce contexte, il fait référence à un code de lois uniforme qui serait applicable à tous les citoyens indiens quelle que soit leur affiliation religieuse.

[5] Sati, pratique d’auto-immolation de la veuve sur le bûcher de son mari, fut combattue par les réformateurs sociaux au XIXème siècle et interdite par les Britanniques. Les groupes fondamentalistes hindous essaient actuellement de la réintroduire en Inde au nom de la tradition.

[6] En 1986, la Cour suprême confirme l’octroi du paiement d’une pension alimentaire à Shah Bano, femme divorcée musulmane, conformément aux dispositions du Code de procédure pénal laïc de 1974.

[7] Le Mouvement Khilafat était un mouvement populaire social organisé par des nationalistes indiens pour protester contre la destitution par les Britanniques du Calife en Turquie. Ce mouvement local, dirigé contre les Britanniques, fut organisé au nom de la solidarité internationale.