Tunisie: Une entrevue avec la journaliste et activiste Souhayr Belhassen

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APN
La journaliste tunisienne Souhayr Belhassen, 63 ans, est la première femme présidente de la Fédération Internationale des ligues des droits de l'homme. Elle est aussi la première personne issue du monde arabe à occuper ce fauteuil.
Une occasion pour APN de sonder cette femme sur la situation de la liberté d'expression dans le monde arabe, mais aussi dans son propre pays où ses écrits n'ont pas toujours été du goût des régimes en place. Sous Bourguiba, la biographie qu'elle consacre à ce chef d'état sera censurée jusqu'à l'avènement de Ben Ali. Et sous l'homme fort de Carthage, elle sera contrainte à cinq ans d'exil au terme desquels elle retourne au pays en 1998 pour fonder un hebdomadaire culturel qui sera interdit l'année même de sa création. Pour autant, rien n'entache le militantisme de cette dame qui assure la vice-présidence de la Ligue tunisienne des droits de l'homme depuis 2000.
APN: Comment le régime tunisien a-t-il réagi à votre élection?
SB: Peu de temps après mon élection, la ligue tunisienne des droits de l'homme fêtait son trentième anniversaire. C'était le 7 mai dernier. On a voulu célébrer cet événement mais on a pas trouvé d'hôtel à Tunis car, paraît-il, ils sont tous pleins. Depuis au moins un an, la ligue tunisienne des droits de l'homme est interdite de congrès. Toutes nos sections sont encerclées par les policiers et on ne peut pas y accéder. Les plaignants n'ont pas accès à notre local central donc notre activité est extrêmement réduite. On aurait dû organiser notre congrès depuis 2003 or cela fait quatre ans qu'on n'a pas pu se réunir. Et paradoxalement, à l'occasion de notre 30ème anniversaire, les autorités nous ont laissé organiser cette reception dans nos locaux. Nous avons donc pu recevoir tous nos militants. Et c'est quelque chose d'exceptionnel. D'autre part, bien qu'ayant traîné, les quotidiens qui se disent indépendants, Assabah et Le Temps, mais aussi Réalités m'ont interviewé à l'occasion de mon élection et ces articles ont été publiés à la une. Dans tous ces éléments, je veux voir un signe positif.

APN: Votre poste a vocation universelle mais comment votre élection à la tête de la FIDH peut-elle profiter à la liberté d'expression et de la presse en Tunisie et dans le monde arabe?
SB: Via mon élection un coup de projecteur est mis sur la Tunisie et on en profite. L'entrouverture que j'évoque plus haut, je dis bien entrouverture car les sections continuent d'être encerclées. Le fait que je sois moi, Tunisienne présidente de la FIDH attire encore plus l'attention sur la Tunisie. Ceci étant, je ne me considère pas comme strictement Tunisienne. Je suis une citoyenne du monde. Toutes les ligues et les pays sont à égalité. Je garderai bien sûr ma sensibilité tunisienne mais la Tunisie ne sera pas plus privilégiée que d'autres.

En ce qui concerne le monde arabe, cette élection est très importante. Elle a une symbolique forte dans la mesure où primo elle consacre une femme originaire d'une des régions les plus discriminatoires à l'égard des femmes. Secundo, c'est l'une des régions les moins démocratiques de la planète. Les processus démocratiques se sont déclenchés dans toutes les parties du monde sauf dans cette région. Le fait d'élire une femme issue du monde arabo-musulman traduit la volonté de voir les processus démocratiques avancer dans cette région. Et nous à la FIDH, nous encourageons ces processus au Maghreb et au Moyen-Orient mais aussi dans le Golfe.

L'émancipation des femmes, la justice et la ratification de la Cour Pénale Internationale, ainsi que les processus électoraux sont les trois thèmes privilégiés des ligues de nos régions.

APN: Qu'en est-il de la liberté de la presse dans cette région?
SB: Si on évoque cette thématique, il faut d'abord se pencher sur ce qui se passe en Chine ou en Birmanie. En matière de liberté d'expression, et dans le monde entier, les pouvoirs en place ne lâchent du lest que lorsqu'ils y sont obligés.

Ceci étant, que ce soit en Afrique ou dans la zone Maghreb/Moyen-Orient, la Tunisie figure parmi ceux qui détiennent la Palme d'Or en matière de répression de la liberté d'expression. Quand on a osé organiser un sommet mondial de l'information dans ce pays, on s'attendait à ce que la situation s'améliore or c'est tout le contraire qui s'est produit. Nous assistons à une régression. Des générations entières, ceux qui ont trente ans et moins n'ont connu qu'une presse muselée. Ce qui est grave, c'est la régression des mentalités qu'entraîne une presse réprimée. Les jeunes aujourd'hui n'ont aucun sens critique, aucun recul par rapport à la situation de leur pays et par rapport à leur région. Ils ne regardent que des chaînes satellitaires arabes qui dans leur majorité prônent la prise de pouvoir ou même la contestation par la violence. Et ils ne savent plus ce que c'est que la contestation pacifique.

Le fondement de la liberté de la presse aujourd'hui c'est de réinculquer une liberté d'expression contestataire ou d'opposition qui exclue la violence. Comment y parvenir? Les journaux doivent s'engouffrer, comme c'est le cas en Egypte, dans les brèches laissées libres. Et c'est possible grâce à l'Internet même si certains sites sont bloqués, néanmoins l'information circule. Mais tout le monde n'a pas accès à Internet. Aujourd'hui, les jeunes ne sont plus nourris par l'esprit d'ouverture et de tolérance or cet esprit ne peut provenir que de la presse locale qui parle de situations locales et qui ouvrent le débat et non pas des journaux étrangers importés. On ne peut avancer que par le débat pour sortir de cette situation grave que l'on dénonce bien entendu par des communiqués. Mais la dénonciation ne suffit pas. Lorsqu'un communiqué ne peut être publié dans aucun journal comment voulez-vous que l'information passe?

D'autre part, il faut aussi dénoncer l'action de certains organismes financés par l'Union Européenne qui organisent des formations destinées aux journalistes, mais font appel à des journalistes du système. Ils obéissent à l'oukase des autorités alors qu'ils n'ont pas à se plier à leurs desiderata. Si ces formations ne font qu'encourager la censure, elles ne valent pas la peine.

APN: Vous avez été journaliste (à Jeune Afrique puis à Reuters) vous avez aussi créé une publication, 7 sur 7, qui a été censurée suite à la publication d'un portrait de Bourguiba. Vous verriez-vous à nouveau à la tête d'un journal?
SB: Il y a des marges où il faut s'engouffrer. Je l'ai fait et j'ai échoué. Je reste en admiration devant les gens qui, au Maroc ou en Algérie, s'immiscent dans ces brèches et tentent d'élargir les espaces de liberté. C'est comme ça qu'on avance.

Et en ce qui me concerne, ma tentative s'est soldée par un échec et pour avancer il a fallu que je tourne la page.

APN: Vous avez donc tourné la page du journalisme pour vous consacrer aux droits de l'homme. Quelle continuité voyez-vous entre les deux domaines?
SB: Quand vous êtes journaliste, vous enquêtez, vous publiez et vous dénoncez. Et à la FIDH et dans les ligues nationales, on fait la même chose. On enquête. On donne la voix aux sans voix, et on rend publiques nos enquêtes et nous dénonçons.

Etre journaliste, du moins comme j'ai tenté d'exercer ce métier, et être défenseur des droits de l'homme sont deux activités totalement similaires et cohérentes. Mon élection est un aboutissement d'un parcours épanouissant.

APN: Quel conseil donneriez-vous à un jeune journaliste dans un pays arabe?
SB: Se battre.

30 mai 2007

Arab Press Network