Tunisie: Une association tunisienne controversée milite pour la laïcité

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Magharebia
L'Association Tunisienne pour la Défense de la Laïcité fait l'objet d'un débat public depuis sa création en mai 2007.
Magharebia a récemment rencontré l'un de ses membres fondateurs, Salah Zghidi, et profité de l'occasion pour exprimer un certain nombre de questions du public tunisien sur cette association et ses objectifs.
La création d'une Association pour la Défense de la Laïcité a déclenché un débat considérable en Tunisie. Lors d'un précédent entretien, Magharebia avait parlé de la création de cette association avec Sofiene Ben Hmida, l'un de ses fondateurs. C'est aujourd'hui un autre membre de l'association, Salah Zghidi, qui répond à quelques-unes des questions que se pose l'opinion publique tunisienne au sujet de cette organisation très controversée.

Magharebia: Nombreux sont les Tunisiens à ne pas comprendre la motivation qui sous-tend la création de votre association, car la Tunisie est considérée comme un Etat plus ou moins laïc depuis la proclamation de la république.

Salah Zghidi: Il existe une incompréhension sur le fait que la laïcité ait été liée à la personne de Bourguiba, le premier Président de la République ; sur le fait que, puisqu'il avait fait ses études en France, sa pensée personnelle l'inclinait vers le laïcisme. Je crois que Bourguiba n'a pas construit l'Etat tunisien sur une base laïque, et nous le voyons au travers des textes législatifs et de la constitution. Bourguiba était un réformateur, personne ne le conteste ; il croyait en l'égalité entre les sexes, et estimait que les intentions de la Sharia étaient compatibles avec la marche vers la modernité. Le point de départ de ses choix n'était donc pas la laïcité.

Sinon, pourquoi serions-nous aujourd'hui en train de demander des réformes, comme la modification de la loi sur les successions, soumise à la Sharia islamique, ainsi que sur la question du mariage entre une Musulmane et un non Musulman ? La loi sur la succession présente dans la législation, ainsi que le mariage entre une femme de confession musulmane et un homme non Musulman, proviennent de la législation [soi-disant] "révélée" de Bourguiba. La relation entre l'Etat tunisien et la religion diffère de celle que l'on retrouve dans d'autres pays arabes et islamiques, parce que la distance entre la religion et l'Etat est plus large que dans n'importe quel autre pays islamique, comme l'Arabie Saoudite et l'Egypte. Mais nous essayons de combler ce fossé pour pouvoir parvenir à une égalité complète entre les citoyens. Il n'existe aucune modernité tant que subsistent des disparités entre les sexes.

Magharebia: La première section de la constitution stipule que la religion de la Tunisie est l'Islam. Votre association demande-t-elle la suppression de cette section?

Zghidi: Cette question a été soulevée quelque temps avant que nous n'annoncions la création de notre association. Et cette section [de la constitution] fait l'objet d'une controverse spécifique. D'un côté, il y a ceux qui pensent qu'elle fait référence non pas à l'Etat tunisien et à ses institutions, mais plutôt à la Tunisie en tant que pays. Nous ne nions pas le fait que l'Islam a encore un rôle important dans la législation tunisienne et dans les affaires de la nation, et c'est ce qu'exprime cette première section. Nous estimons que la législation et les lois doivent être soumises aux changements, de manière à parvenir à l'égalité entre les hommes et les femmes, ce qui est un point fondamental [pour aller] vers le progrès, la modernité et la pleine citoyenneté. De l'autre côté, il y a ceux qui proposent que des éclaircissements soient apportés à la première section de la constitution, comme affirmer que [la première section] reste applicable tant qu'elle n'entraîne aucune décision ni mesure qui ne serait pas conforme aux exigences de la modernité et du progrès, en particulier dans le domaine de l'égalité.

Magharebia: Votre association peut-elle défendre le droit des femmes tunisiennes à porter le hijab, un sujet de grandes controverses entre les hommes et les femmes de ce pays?

Zghidi: La question du hijab en Tunisie est une question complexe, qui revient depuis de nombreuses années. En tant que laïcistes démocratiques et progressistes, nous n'acceptons aucune barrière entre les hommes et les femmes. Nous rejetons également les appels à la séparation entre les filles et les garçons à l'école. Nous voulons qu'ils grandissent ensemble, sans barrières, comme des êtres humains égaux en quête de connaissance. De ce point de vue, le hijab est une barrière entre les sexes. De même, nous n'encourageons pas les femmes à se cacher derrière le hijab au prétexte que leurs corps sont synonymes de tentation et de désir sexuel. C'est une vision très avilissante pour les femmes. Nous estimons que résister à ce phénomène négatif ne requiert pas le recours à des forces de sécurité, mais appelle plutôt au dialogue permanent dans des médias libres et ouverts.

Magharebia: Ne craignez-vous pas d'être accusés d'apostasie, avec les dangers que cela peut représenter?

Zghidi: C'est possible, cela existe. Tous ceux qui croient en la modernité et en l'égalité et demandent que la relation que l'Etat entretient avec ses citoyens soit une relation de citoyenneté et non de croyance s'exposent à des accusations de non croyance par nombre de ceux qui se qualifient d'intellectuels de la religion, bien qu'ils n'aient en réalité aucune relation avec le savoir. Ils sont également menacés par les partisans de la pensée salafiste, relayée par certains mouvements de l'Islam politique. En Tunisie, nous nous rappelons lorsque le mouvement islamique Ittijah — appelé aujourd'hui Mouvement de la Renaissance, et interdit en Tunisie — avait accusé le Ministre de l'Education Mohammed Charfi d'apostasie en 1991 et avait voulu l'excommunier de la religion islamique, tout simplement parce qu'il avait voulu faire passer un programme d'enseignement basé sur la modernité.

Par: Jamel Arfaoui

28 août 2007