Dossier 20: La place de la femme dans la Nation: analyse du discours de la “Nation de l’Islam”

Publication Author: 
Nina Ascoly
التاريخ: 
décembre 1997
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number of pages: 
179
“C’était une armée d’hommes noirs debout devant moi… Ils aimaient le message et ils aimaient le Messager.”
Pasteur Louis Farrakhan, à propos de la Marche du million d’hommes
(Arizona Republic, 1996 : 6)

“Aucune marche, aucun mouvement ou programme qui définit de manière restrictive l’humanité et vise à faire des femmes des partenaires inférieures… ne peut être considéré comme un pas en avant.”
Angela Davis, à propos de la Marche du million d’hommes
(Pooley, E “To the Beat of His Drum”, Time, Vol 143, n° 9, 1994 : 2-3).

Les passagers du métro new-yorkais assistent à un flux constant de personnes –des hommes, des femmes, parfois des enfants- allant de wagon en wagon pour les solliciter. De l’argent pour les victimes du sida sans couverture médicale, pour les anciens combattants du Viet-Nam handicapés, pour une femme battue, sans abri, avec deux enfants à charge. Différents de ces clochards et reconnaissables immédiatement, il y a les Africains-américains : cheveux coupés court, visages graves, impeccablement vêtus de costumes sombres et de chemises blanches et raides, sur lesquelles des nœuds papillon rouges très gais tranchent de façon presque excentrique ; ils vendent The Final Call (L’appel final), hebdomadaire de la Nation de l’Islam (NOI), groupe musulman qui existe depuis près de 70 ans aux Etats-Unis. Leur leader est le controversé Pasteur Louis Farrakhan, chef de la NOI depuis 1977, figure du paysage politique national depuis le milieu des années 1980[1]. Aujourd’hui, près de 10 après, sa popularité est montée en flèche et il a été reconnu, probablement à contrecœur, comme un homme “à inclure dans le dialogue.” Dernièrement, sa capacité à mobiliser les gens pour la Marche du million d’hommes (MMM) du 16 octobre 1995 à Washington DC l’a rendu encore plus difficile à contourner[2].

Farrakhan lui-même fit la remarque suivante : “j’ai été surpris d’apprendre que 44 % des hommes présents avaient une éducation universitaire. Plus de 20 % de ces hommes étaient à la tête d’une entreprise ; ils étaient chefs d’entreprise… Voici une classe moyenne noire qui participe à une marche organisée par un homme taxé de radical, d’extrémiste, d’antisémite, d’anti-blanc. Qu’est-ce que cela nous apprend sur la frustration, les aspirations de cette classe moyenne noire ?” (cité dans Gates, 1996 : 150). La NAACP (Association nationale pour le progrès des personnes de couleur), organisation pour les droits civiques la plus ancienne et la plus importante des Etats-Unis, n’a pas approuvé la Marche, mais “nombre de ses leaders et de ses membres y ont participé avec enthousiasme” (Lusane, 1996 : 3). Dernièrement, Benjamin Chavis, pasteur chrétien, ancien directeur exécutif de la NAACP et coordonateur de la Marche, a rejoint la Nation de l’Islam (Chavis, 1997 : 3).[3]Avant la Marche du million d’hommes, Farrakhan était déjà très célèbre aux Etats-Unis et capable d’attirer de grandes foules[4]. Bien qu’il déclare “ne pas vouloir un mouvement fondé seulement sur mon charisme” (Arizona Republic, 1996 : 10), il se considère lui-même comme un catalyseur important de changement dans la vie de tous les hommes noirs aux Etats-Unis. “…Je crois que je suis UN Jésus marchant dans les empreintes DU Jésus, j’ai vu cette Marche du million d’hommes dans une lumière scripturale… J’ai vu mon appel aux hommes noirs, le plus grand problème de ce pays, et leur réponse à mon appel comme la venue de Jésus au tombeau de Lazare et son injonction à en sortir… Je ne suis pas LE Messie, c’est très clair. Mais je crois que je suis un de SES serviteurs,” déclara-t-il à des journalistes en 1996 (Arizona Republic : 2)[5]. Il renforce son image d’“appartenance à l’autre monde” ou “envergure” en parlant de lui à la troisième personne. D’après un sondage réalisé en 1994 sur 504 Africains-américains, 73 % connaissaient Farrakhan et parmi ces 73 %, deux tiers le jugeaient de manière positive. Sa popularité était plus grande que n’importe quel autre homme politique noir en dehors de Jesse Jackson et du Juge Clarence Thomas de la Cour suprême (Henry, 1994 : 2).

Hors des Etats-Unis, Farrakhan se présente lui-même comme un chef d’Etat autoproclamé, soumettant les problèmes de ses partisans à l’étranger lors des rencontres avec différents chefs d’Etat africains[6]. Ses relations les plus médiatisées sont celles qu’il entretient avec le leader libyen Muammar Kadhafi, qui a promis de lui remettre une aide de 1 milliard USD pour financer les activités de la NOI aux Etats-Unis (NOI, 29 août 1996)[7]. Le Trésor américain a bloqué ce don, refusant de faire une dérogation à la Loi de 1996 contre le terrorisme selon laquelle est illégale toute transaction financière que le Département d’Etat américain considère comme soutiens du terrorisme international[8].

Etant donné ces différents domaines d’activité, Farrakhan et la NOI représentent, à mon avis, un mouvement qui mérite une attention plus sérieuse. Dans cet article, j’analyserai le discours de la NOI en utilisant principalement des documents et des discours de la NOI ainsi que des entretiens de Louis Farrakhan parus dans divers organes de presse aux Etats-Unis. Après avoir présenté l’historique du groupe, je me pencherai sur la façon dont la NOI a élaboré son propre concept de communauté et ce que cela signifie en termes de relations avec les autres, y compris avec les autres groupes islamiques et l’Etat. Pour comprendre le rôle de la NOI, il est également nécessaire de récapituler l’histoire du nationalisme noir aux Etats-Unis, l’héritage qu’a laissé cette idéologie et la place de la NOI dans l’histoire de ce mouvement. Pour finir, je me concentrerai sur la vision idéale du rôle attribué à l’homme et à la femme dans le discours de la NOI et étudierai spécifiquement comment le rôle attribué aux femmes implique pour elles de servir de repères identitaires pour la communauté. Si l’organisation a gagné en renommée grâce à une très large couverture médiatique, je pense que les implications de son message sur les rôles attribués à l’homme et à la femme n’ont pas été suffisamment discutées. Pour conclure, une étude du contexte dans lequel ce mouvement contemporain opère montrera dans quelle mesure le message de la NOI est accepté ou rejeté par les partisans qu’il veut atteindre.

L’Islam aux Etats-Unis : les origines de la NOI

La Nation de l’Islam a été créée en 1930 par Wali Farad Mohamed (né Wallace D. Fard), représentant commercial apparu à Détroit. “Le 4 juillet, le jour de la commémoration de l’indépendance américaine, Il annonça le début de Sa mission qui était de rétablir et de ressusciter Son peuple perdu et trouvé, reconnu comme les membres originels de la Tribu de Shabazz de la Nation perdue d’Asie. Les membres d’origine africaine de ce peuple perdu de la nation originelle ont été capturés, exploités et déshumanisés pour servir d’esclaves à l’Amérique pendant plus de trois siècles,” explique Tynetta Mohamed (1996 : 1), femme d’Elijah Mohamed, protégé du fondateur et qui a repris la direction de la NOI en 1934, après la disparition mystérieuse de Fard.

Fuyant les luttes internes pour le pouvoir, Elijah Mohamed déplaça le groupe à Chicago (Mamiya, 1983 : 251). Incarcéré pour avoir refusé de rejoindre les drapeaux lors de la seconde guerre mondiale, Elijah Mohamed se rendit compte du potentiel inexploité de disciples éventuels que représentaient les prisonniers. Il adopta avec succès cette stratégie et en 1960, les membres de la NOI, à peine 8 000 dans les années 30, étaient passés à près de 65 000 ou 100 000 (Marable, 1992 : 4)[9].

Malcolm Little, petit voyou à New York et à Boston, fut l’un de ces prisonniers convertis. Après sa libération en 1952, il prit le nom de Malcolm X, se mit à prêcher au Temple 11 de Boston et, en 1955, devint pasteur du Temple n° 7 de la NOI à Harlem. Il gagna de l’importance et devint la figure publique de la NOI[10].

Louis Eugène Walcott, chanteur de calypso appelé “Le Charmeur”, entendit prêcher Elijah Mohamed pour la première fois en 1955. Quelques mois plus tard, il entendit Malcolm X et devint son disciple dévoué. Il prit le nom de Louis X et, en 1957, fut à la tête du Temple 11 (Gates, 1996 : 141-142). Au sujet de sa conversion, Farrakhan explique : “Je ne cherchais pas à changer de religion. Je voulais un changement de la condition des Noirs” (cité dans Gates, 1996 : 149). Pendant ce temps, des organisations des droits civiques comme la NAACP et le CORE (Congress of Racial Equality), craignant que le discours du groupe musulman ne renforce la cause des suprémacistes blancs, dénoncèrent la NOI, certains insinuant même des similitudes entre la NOI et le fascisme européen antérieur (Marable, 1992 : 5).

En 1962, Malcolm X était devenu le principal porte-parole de la NOI. Mais son intérêt grandissant pour les questions de politique contemporaines était une menace pour l’autocratique Elijah Mohamed[11]. En 1963, il se heurte à l’hypocrisie d’Elijah Mohamed –deux secrétaires avaient lancé une recherche en paternité contre le leader de la NOI, marié, qui prêchait un code de conduite morale basé sur la monogamie et, bien qu’il admit avoir été le père de quatre enfants issus de ces affaires extra-conjugales, aucune sanction ne fut prise à son encontre (Marable 1992 : 6).

En 1964, Malcolm X rompit avec la NOI, tandis que Louis Farrakhan restait un disciple dévoué d’Elijah Mohamed. Farrakhan récusa son ancien maître, déclarant qu’“un homme comme Malcolm méritait la mort” (Gates, 1996 : 142). Farrakhan devint le premier représentant d’Elijah Mohamed (Gates, 1996 : 142). Entre-temps, Malcolm X prit le nom d’El-Hajj Malik El-Shabazz, adopta une position antiraciste et anticapitaliste[12], créa la Muslim Mosque Incorporated et, quelques mois plus tard, l’OAAU (Organisation de l’unité afro-américaine)[13]. En 1965, Malcolm X fut assassiné lors d’un meeting de l’OAAU. Trois disciples de la NOI furent accusés du meurtre[14].

Elijah Mohamed mourut en 1975 et curieusement, ce fut son fils, Wallace Deen Mohamed, qui prit la tête de la NOI ; lui qui s’était rangé aux côtés de Malcolm X dans les années 60, avait remis en question les enseignements de son père, leur préférant les enseignements de l’Islam sunnite, et avait d’ailleurs été exclu de la NOI (Gates, 1996 : 142). Immédiatement, il introduisit des changements[15]: ‘“il n’y aura plus des musulmans blancs ou des musulmans noirs. Tous seront des musulmans. Tous des enfants de Dieu” (cité dans Mamiya, 1983 : 249). Il prit le nom de Warith Deen Mohamed, pour ne pas être “symboliquement” lié au fondateur de la NOI, Wallace Fard (Lincoln, 1983 : 229). Il assouplit les règles disciplinaires et les codes vestimentaires stricts que son père avait mis en vigueur, permit aux femmes de sortir seules la nuit, encouragea les activités sportives, la musique, le vote et fit déployer le drapeau américain. Plus important encore, il mit un terme à la guerre des races que son père prêchait comme inévitable (Lincoln : 227-228), ce qui permit d’attirer davantage de partisans de la classe moyenne qui, comme le dit Mamiya, se considéraient comme “faisant partie du système” (1983 : 248-249). Par ailleurs, il continua de recommander à ses disciples une vie de dur labeur et d’amélioration personnelle[16]. Le nom de l’organisation changea et devint la World Community of Al-Islam in the West puis, quelques années plus tard, l’American Muslim Mission (Lincoln : 228).

En 1977, Farrakhan quitta l’organisation pour créer une nouvelle Nation de l’Islam, promettant une renaissance des enseignements originels de Wallace Fard et d’Elijah Mohamed. Il emmena avec lui de nombreux membres du groupe paramilitaire d’élite parfaitement entraîné, connu sous le nom de Fruit of Islam (FOI), que Warith Deen avait dissous[17]. Dans les années 1980 et 1990, les FOI ont été utilisés dans divers secteurs : gardes du corps de personnalités importantes ou forces de sécurité privées utilisées dans la lutte contre le trafic illégal de drogue dans les ensembles de logements sociaux[18].

Ce schisme a amené d’autres groupes musulmans établis aux Etats-Unis à reconnaître le groupe de Warith Deen, rejetant la NOI comme non-représentative de l’Islam “véritable” et propageant des informations trompeuses sur l’idéologie islamique[19].

“Les Black Muslims de la “Nation de l’Islam”, avec leurs idées de suprématie noire, “n’étaient même pas des musulmans si l’on s’en tient à la définition du mot”, mais avaient adopté l’Islam récemment et en 1976 faisaient le Ramadan pour la première fois. Actuellement, ils sont connus sous le nom de Bilalians, du nom de l’ Ethiopien qui fut le muezzin du Prophète Mohamed à la mosquée de Médine. Ce sont les “World Community of Islam in the West” avec l’Imam Warith Deen Mohamed à leur tête. Il est aussi le chef de leur American Muslim Mission…”, écrit Lovell dans sa présentation de l’Islam aux Etats-Unis (1983 : 103, avec des citations de Kettani, 1977).

“ Les croyances de base du premier mouvement musulman noir n’étaient pas conformes à l’Islam orthodoxe”, écrit-elle. “Par exemple : il existe un Dieu appelé Allah et Elijah Mohamed est Son dernier Messager ; Allah est apparu à Elijah Mohamed sous les traits de Maître Wallace Fard Mohamed à Detroit en juillet 1930 ; et Dieu n’est pas un esprit mais un homme. Ils croyaient également que le paradis et l’enfer sont sur terre, qu’il n’y a pas de vie après la mort. Sept prières par jour et le jeûne pendant le mois de décembre étaient d’autres prescriptions religieuses.”

Si les prescriptions concernant le jeûne, le pèlerinage et les prières sont effectivement différentes, c’est en conférant à Elijah Mohamed le statut de prophète que la NOI se coupe de la plupart des autres groupes musulmans américains[20]. Selon Mustafa Malik, directeur de recherche à l’Institut musulman américain : “pour être musulman, il faut croire qu’il n’y a qu’un Dieu et que Mohamed est son dernier Prophète. Les adeptes de la Nation de l’Islam croient qu’Elijah Mohamed est le dernier Prophète. Nous n’avons rien en commun sauf que nous nous disons musulmans et qu’ils se disent musulmans” (cité dans Henry, 1994 : 3).

M. Amir Ali, de l’Institut de l’information et de l’éducation, est également mal à l’aise devant cette déviance de l’idéologie musulmane. “Elijah Mohamed était un ‘Messager d’Allah’. L’avenir nous réserve-t-il d’autres messagers ou prophètes ?” se demande-t-il (Ali : 1). A l’Institut de l’information et de l’éducation, situé à Chicago, leur objectif est de diffuser ce qu’ils estiment être “les informations exactes et véritables sur l’Islam… en apportant des corrections permettant d’éliminer les fausses informations et idées qui existent dans la société américaine sur l’Islam et les musulmans.” Selon l’Institut, la NOI ne pratique pas l’Islam, mais le “Farrakhanisme”.

“Cette religion devrait être considérée comme un culte pseudo-islamique”, écrit Ali dans sa “Comparison Between Islam and Farrakhanism” (Comparaison entre l’Islam et le Farrakhanisme) qui reprend la critique de Lovell concernant la NOI, en présentant 12 exemples significatifs où les principes du “Farrakhanisme” sont en contradiction avec les croyances musulmanes. “En Amérique, il existe maints cultes pseudo-islamiques, le Farrakhanisme étant l’un d’entre eux. Une attitude honnête de la part de ces cultes serait de ne pas se dire musulmans et de présenter l’Islam comme leur religion. Un exemple d’honnêteté est donné par le Bahaisme, qui est une émanation de l’Islam, mais les Bahais ne se disent pas musulmans ni ne présentent l’Islam comme leur religion” (Ali : 3)[21].

“Elijah Mohamed… a choqué les vrais musulmans avec cette déclaration selon laquelle “ chaque Blanc sait que son heure est venue ”, écrit Lovell. “Il est donc facile de comprendre pourquoi, il y a encore dix ans, les musulmans en Amérique considéraient que les Noirs étaient un grand danger pour l’Islam et pour eux-mêmes. On peut également comprendre pourquoi les changements préconisés par Malcolm X provoquèrent le schisme…” (1983 : 104).

C’est la description par la NOI de la création et de la destruction du monde, avec l’accent mis sur la question raciale, qui semble être particulière et donc extrêmement contestée par les autres musulmans aux Etats-Unis.

Farrakhan, citant Elijah Mohamed, déclare que les Noirs sont le “premier peuple sur terre. Toutes les autres races descendent de nous” (1996e : 1). Cela ressemble plus à une histoire de science fiction sur la manipulation génétique et les hybrides style monstre de Frankenstein qu’à une théorie de l’évolution. D’après les enseignements d’Elijah Mohamed, c’est un scientifique noir renégat du nom de Yacoub qui, pour défier Allah, créa la race blanche il y a près de 7 000 ans. Le monde est depuis en plein déclin. L’effondrement du pouvoir blanc est annoncé (Gates, 1996 : 144, 163-4). Selon Elijah Mohamed, l’Amérique, le monde “injuste” créé par les Blancs, figure “en premier sur la liste de Dieu des choses à détruire”, à cause de la façon dont ils maltraitent les Noirs (Farrakhan, 1996a : 2)[22]. La destruction annoncée prévoit un immense “vaisseau-mère” de 15 milliards USD ou OVNI (du nom que les Blancs lui donneraient, selon Farrakhan), construit par des savants japonais et chargé de bombes. “Allah, dans son acte final de destruction, fera sortir un mur du vide, encerclera et enfermera l’Amérique du Nord”. Un feu brûlera pendant 310 ans et ne s’apaisera pas pendant 690 autres années. L’Amérique peut être sauvée[23] si elle change “sa façon de penser” et adopte un “code de conduite juste” (Farrakhan, 1996a : 2-4). Il est intéressant de noter que l’“Amérique” immorale qui doit être disciplinée est féminisée –désignée par “elle”. Le vecteur de la destruction –un “vaisseau-mère”- peut également faire penser à une force féminine, bien que plus maternelle.

Farrakhan cite souvent la Bible, puisant peut-être dans le Christianisme pour toucher un public plus vaste. Ali fait observer que les écrits de la NOI accordent une importance contradictoire au Coran et à la Bible. “D’un côté, …Croyez en le Saint Coran et les Ecritures de tous les Prophètes de Dieu ; de l’autre, Nous, la première nation sur terre… sommes ceux qui avons écrit la Bible et le Coran. Nous le faisons tous les 25 000 ans… Vingt-quatre de nos savants s’y emploient… La Bible actuelle et le Saint Coran doivent bientôt faire place au Livre Saint…” (Ali : 2).

Le nationalisme noir

Selon Manning Marable, “le nationalisme noir en tant que tradition sociale et politique comprendrait certaines particularités. D’abord, la défense de la fierté culturelle noire et l’intégrité du groupe, ce qui rejette implicitement l’intégration raciale. Deuxièmement, c’est une identification à l’image de l’Afrique, par conséquent nombreux sont ceux qui plaident en faveur de l’immigration ou du moins de contacts extensifs entre les Africains de la diaspora et ceux de l’intérieur. Il doit y avoir une interaction, ainsi que le préconisaient les nationalistes noirs, entre les Africains-américains, les personnes des Caraïbes d’origine africaine, et les Africains du continent africain lui-même. Troisièmement, le nationalisme noir signifie la mise en place d’institutions sociales exclusivement noires comme des agences d’entraide, des écoles, des organisations religieuses et des infrastructures soutenant le développement économique du groupe, telles que des coopératives noires, des campagnes en faveur de l’achat des produits noirs et des actions visant à encourager la constitution de capital au sein de la communauté africaine-américaine. Enfin, le nationalisme noir signifie également une tradition d’indépendance politique du système politique dominé par les Blancs et l’action en faveur de la création d’organisations politiques et de groupes de protestation exclusivement noirs” (1992 : 3). Pinkney cite trois éléments de base du nationalisme noir contemporain : “l’unité, la fierté du patrimoine culturel et l’autonomie” (1976 : 7).

Le “Programme musulman” de la NOI est constitué d’une liste de 10 articles sur “Ce que veulent les musulmans” et de 12 points détaillant “Ce que croient les musulmans”. L’article n°4 sur la liste des “desiderata” présente les objectifs nationalistes de la NOI :

Nous voulons qu’il soit donné la possibilité aux personnes de notre peuple dont les parents ou les grands-parents descendent d’esclaves, de créer un Etat ou un territoire séparé qui leur appartienne, sur ce continent ou ailleurs. Nous pensons que nos anciens maîtres ont obligation de nous donner cette terre et que la zone doit être fertile et riche en minerais. Nous pensons que nos anciens maîtres doivent répondre à nos besoins dans ce territoire séparé pendant les 20 à 25 ans qui suivent, jusqu’à ce que nous soyons capables de produire et de satisfaire à nos propres besoins (NOI : 1).

Il existe dans l’idéologie nationaliste de la NOI non seulement une composante territoriale, impliquant une séparation raciale, mais également un aspect culturel. Dans son allocution lors de la Marche, Farrakhan a invité le public à réclamer des “écoles indépendantes destinées aux Africains” qui garantiraient aux enfants une “éducation enracinée dans leur culture” (Déclaration de Mission de la Marche : 15). C’est un sujet qui figure également dans “Ce que veulent les musulmans” : “nous voulons que tous les enfants noirs soient élevés, éduqués et formés par leurs propres enseignants” (NOI, “le Programme musulman” : 2). L’une des requêtes constantes de Farrakhan au gouvernement, figurant dans le même document, est que “tous les livres et tout le matériel nécessaires, les écoles et les collèges soient fournis gratuitement.” “Les enseignants musulmans seront libres d’enseigner et de former leur peuple dans le sens de la vertu, de la pudeur et du respect de soi” (p. 2)[24].

Le programme nationaliste de la NOI s’oppose directement aux idées intégrationnistes[25]. L’article n°9 de “Ce que croient les musulmans” dit ceci :

Nous pensons que l’intégration est une offre hypocrite faite par des personnes qui veulent tromper les peuples noirs en leur faisant croire que ceux qui pendant 400 ans s’opposèrent à la liberté, à la justice, à l’égalité sont, brusquement, devenus leurs “amis”. En outre, nous pensons que cette tromperie a pour but d’empêcher le peuple noir de se rendre compte que le moment historique est arrivé de se séparer des Blancs de ce pays (NOI : 3).

“Selon l’intégrationnisme, l’égalité politique et civique ne pourrait remplacer le système américain de caste raciale que par l’intégration raciale dans les écoles, les quartiers et les entreprises, et non –comme le soutient le concept nationaliste rival- par une stratégie centrée, du moins au début, sur la mise en place de puissantes institutions noires autonomes,” écrit Eugene F. Rivers, de la Harvard Divinity School, au sujet des deux stratégies (1995 : 3-4). “Pour les classes moyennes noires, ce rêve comportait une certaine part de réalité. Pour les Noirs pauvres des villes du nord, l’intégration a toujours été désespérément hors de portée. Les commentateurs nationalistes ont compris cela ; ils ont prédit que ce projet échouerait à cause de la forte résistance des Blancs. Ils ont eu raison.” D’après Rivers, c’est l’échec de l’intégration qui a facilité la montée de leaders tels que Farrakhan, qu’il rejette car il représente un “nationalisme pour idiots”[26].

L’appel de la NOI en faveur d’un nationalisme noir comme solution aux maux socio-économiques des Noirs n’est pas le premier du genre. Le nationalisme noir aux Etats-Unis remonte très loin, aux origines mêmes de l’histoire américaine.

“En tant que mouvement, le nationalisme noir est passé par plusieurs phases, dont la colonisation, l’émigration, le statu quo interne et le pluralisme culturel”, écrit Alphonso Pinkney (1976 : 3-4). “Tels sont les moyens que les Noirs aux Etats-Unis ont préconisés pour obtenir l’autodétermination et la libération finale. Le mouvement n’a jamais pu attirer une majorité de Noirs dans ses rangs, et pourtant il a traversé les siècles.”

Martin R. Delany, médecin ayant fait ses études à Harvard et petit-fils d’esclaves, s’opposa d’abord à la réinstallation des Noirs américains en Afrique, préférant plutôt les Antilles, l’Amérique centrale ou latine[27]. Plus tard, dans une publication de 1852, il demanda la création d’un “Etat noir autonome en Afrique de l’Est où les Afro-américains pourraient émigrer” et finalement, se rallia aux Noirs autour du mot d’ordre “l’Afrique aux Africains”, négociant au milieu des années 1850 pour l’émigration des Noirs en Afrique de l’Ouest, avant de se lancer dans des entreprises commerciales et politiques nationales (Pinkney : 23-27). Après la mort de Delany en 1885, l’évêque Henry M. Turner de l’African Methodist Episcopal Church (AME)[28] prit la tête du mouvement pour le “rapatriement” des Noirs d’Amérique en Afrique.

“Il exhorta constamment les Noirs à “ retourner en Afrique ”, généralement dans les pages du Christian Recorder, hebdomadaire de l’AME” (Pinkney : 30). Il soutint le projet de loi présenté au Congrès visant à assurer le transport à tout Africain-américain désirant quitter le sud des Etats-Unis pour un autre pays (il ne fut jamais voté) et créa la Voice of Missions, qui devint l’organe du mouvement pour l’émigration. Il se rendit plusieurs fois en Afrique et, en 1984, fonda l’International Migration Society, dont la mission était “d’accélérer l’émigration des Noirs au Liberia” (Pinkney : 31, 33). A la fin du siècle, la société et le journal étaient en faillite. “En 1906, après maints échecs et petits succès, l’évêque Turner ‘se désintéressa complètement du projet et s’impliqua sérieusement dans la politique locale, essayant d’arrêter la Géorgie de priver ses citoyens noirs de leurs droits civiques’ (sic)” (Redkey, 1917, cité dans Pinkney : 35).

Le plus connu probablement dans le panthéon des nationalistes noirs est le Jamaïcain Marcus Garvey, qui créa l’Universal Negro Improvement Association (UNIA) (Association universelle pour l’amélioration de l’homme noir) en 1914, dont l’objectif était de “créer une Solidarité universelle au sein de la race ; développer l’esprit de fierté et d’amour ; retrouver les égarés ; prendre en charge les nécessiteux ; contribuer à civiliser les tribus arriérées d’Afrique ; contribuer à l’émergence d’Etats et de communautés nègres indépendants ; créer un Etat central pour la race, où elle pourra se développer…” (A. J. Garvey, 1970, cité dans Pinkney : 43)[29].

Garvey arriva aux Etats-Unis en 1916 à l’âge de 28 ans. Quatre ans plus tard, à la Convention internationale des peuples nègres dans le monde, organisée par l’UNIA et qui s’est tenue pendant un mois à New York (il y aurait eu 25 000 délégués provenant de 25 pays), il fut élu président provisoire de l’Afrique (Pinkney : 45).

“Nous croyons en la liberté de l’Afrique pour le peuple nègre dans le monde et, selon le principe de l’Europe pour les Européens et de l’Asie pour les Asiatiques, nous revendiquons également l’Afrique pour les Africains d’ici et d’ailleurs”, dit l’article 13 de la Déclaration des droits des peuples nègres dans le monde. “Il ne faudra que quelques années avant que l’Afrique ne soit complètement colonisée par les Nègres, comme l’Europe l’est par la race blanche. Ce que nous voulons c’est une Nationalité africaine indépendante… Nous espérons que lorsque l’heure viendra pour les Américains et les Nègres des Antilles de s’installer en Afrique, ils accepteront leur responsabilité et leur devoir”, déclara Garvey, explicitant son point de vue sur la territorialité (cité dans Pinkney, 1976 : 46)[30].

Garvey était contre le mélange des races, préconisant la pureté raciale et jugeant les “mulâtres” indésirables (Pinkney : 47-48). “Je me rends compte que l’esclavage nous a imposé cette malédiction d’avoir beaucoup de couleurs au sein de la race noire, mais il n’y a aucune raison pour que nous perpétuions nous-mêmes ce mal.”[31]

D’après Marable, “la Nation de l’Islam fut la formation nationaliste noire la plus importante durant la période suivant le mouvement nationaliste noir de Garvey, des années 1920 à l’insurrection du pouvoir noir des années 1960” (1992 : 4). La phase contemporaine du nationalisme noir aux Etats-Unis fut lancée par le mouvement du Black power (Pouvoir noir) au milieu des années 1960[32]. Le nationalisme culturel, souvent associé à l’œuvre d’Amiri Baraka et de Ron Karenga dans les années 1960 et le début des années 1970, gagna en importance. A cette époque, Baraka rejeta les Black Panthers qu’il accusait d’être des “intégrationnistes violents”, des gens de gauche au service d’une “révolution blanche” (Pinkney, 1976 : 147). Selon Karenga, “une révolution culturelle devait précéder la révolution par la violence. La révolution culturelle donne une identité, un objectif et une direction” (cité dans Pinkney : 147).

Le Capitalisme et l’Etat

Marable indique deux tendances du nationalisme noir aux Etats-Unis –conservatrice et révolutionnaire. Les conservateurs “mettaient l’accent sur les valeurs culturelles africaines et étaient souvent en faveur de mécanismes de marché économiques privés pour l’avancement du groupe. En d’autres termes, ils préconisaient une sorte de capitalisme noir”, explique-t-il. “Le nationalisme révolutionnaire noir conclut que ‘oui, nous sommes Africains et nous pouvons nous unir culturellement avec nos frères et nos sœurs de l’extérieur, mais nous devons également nous unir politiquement avec eux pour renverser l’impérialisme, renverser le colonialisme occidental’… ces nationalistes radicaux noirs considéraient que le racisme institutionnel avait évolué en lien direct avec le développement et la maturation du capitalisme dans l’hémisphère occidental ces quatre derniers siècles, qu’il fournissait le prétexte culturel et idéologique pour l’exploitation et l’oppression continues des Noirs, où qu’ils soient. Par conséquent, selon les nationalistes révolutionnaires, il ne suffisait pas de lutter contre le racisme. Il fallait également dénoncer le capitalisme” (1992 : 4)[33].

Avant sa mort, Malcolm X avait contesté le capitalisme et envisageait les questions économiques et sociales dans un contexte international, ce qui l’avait conduit à dénoncer l’impérialisme et à préconiser la solidarité internationale, en lieu du nationalisme isolationniste. “Il est impossible au capitalisme de survivre, précisément parce que le système capitaliste a besoin de sucer du sang. Le capitalisme était comme un aigle, maintenant il est plutôt comme un vautour…” dit-il en 1965.

Quant à l’émigration des Noirs américains en Afrique, il déclara en 1964 : “…Ce que je veux dire par la migration ou le retour en Afrique –retour en ce sens que nous leur tendons la main et ils nous tendent la leur. Notre compréhension mutuelle et notre action mutuelle pour un objectif mutuel bénéficieront aux Africains tout comme aux Afro-américains. Mais vous n’y parviendrez jamais en comptant uniquement sur l’Oncle Sam. Vous regardez dans la mauvaise direction” (cité dans Pinkney, 1976 : 74-75).

Dans son allocution lors de la Marche, Farrakhan exprima ce qu’il pensait du gouvernement américain :

Historiquement, l’administration américaine a participé à l’un des plus grands holocaustes de l’histoire de l’Humanité, l’Holocauste de l’Esclavage des Africains. Il a approuvé, par la loi et les armes, le processus de génocide qui a détruit des millions de vies humaines, de culture humaine, de potentiel humain propre à la vie et à la culture africaine. Il lui reste cependant à reconnaître cette horrible destruction ou à prendre des mesures de réparations.

En outre, même après l’Holocauste, l’élimination raciste a continué, détruisant des vies, des communautés et des potentiels. Et même maintenant, des membres du gouvernement poussent le pays à un retour en arrière conservateur, annulant les acquis arrachés de haute lutte, accusant les victimes, pénalisant les personnes vulnérables et flattant bassement les pires sentiments de l’homme.

Nous invitons donc le gouvernement des Etats-Unis à demander pardon pour les torts passés et présents qu’il a commis contre le peuple africain et les autres peuples de couleur… le gouvernement doit :

admettre publiquement son rôle et le rôle de ce pays dans l’Holocauste ; présenter des excuses publiques ;

reconnaître publiquement sa responsabilité morale envers nous et envers l’humanité en créant des institutions et des méthodes d’enseignement qui en préserve la mémoire, enseigne les leçons et l’horreur de cette histoire et souligne les dangers et le caractère destructif de nier la dignité humaine et la liberté humaine ; verser des réparations ; et

arrêter toute pratique qui perpétue les effets de cette histoire ou risque de la déclencher à nouveau.

Nous invitons le gouvernement à expier également pour son rôle dans la criminalisation d’un peuple tout entier, pour sa politique de destruction, de discrédit, d’agitation et autre méthode pour neutraliser l’élite noire, pour dépenser plus d’argent pour les prisons que pour l’éducation, et pour les armes de guerre que pour le développement social, pour avoir supprimé les lois qui limitaient les entreprises dans leur action de dégradation de l’environnement et pour être incapable de contrôler un racisme écologique qui préconise le placement de déchets toxiques dans les communautés de couleur. Et, bien sûr, nous demandons l’arrêt de tout ceci.

En outre, nous invitons le gouvernement à ne plus annuler les acquis obtenus durement tels que l’action affirmative, le droit de vote et le découpage électoral favorable à une participation politique maximale des Noirs ; à fournir une couverture médicale complète à la portée de tous ; à fournir et à subventionner des programmes de logements sociaux abordables ; à voter le projet de loi Conyers sur les réparations (Conyers Reparations Bill) ; à annuler le projet de loi polyvalent sur le crime (Omnibus Crime Bill) ; à cesser de réduire le budget du développement social et de pénaliser les pauvres qui bénéficient de l’aide sociale dans les quartiers déshérités et de les utiliser comme boucs émissaires ; à adopter une déclaration économique des droits comprenant un plan de reconstruction des villes laissées à l’abandon ; à concevoir et à appliquer des mesures pour préserver et protéger l’environnement ; et à mettre fin à la privatisation des biens, de l’espace et des responsabilités publics (1995 : 7-9)[34].

L’absence de vision révolutionnaire de Farrakhan apparaît pleinement lorsqu’il est sommé de s’expliquer sur la façon dont la vie changerait si l’administration américaine accédait à sa requête pour un territoire. Il prévoit de vagues plans pour les fermiers noirs qui cultiveraient la terre, construiraient des usines de transformation, utiliseraient des voies de distribution noires pour transporter les produits vers des supermarchés noirs pour que des consommateurs noirs, qui continueraient d’habiter là où ils sont, les achètent (Gates, 1996 : 151). Apparemment, la croissance économique et l’adhésion à un code de conduite mettant sur le même plan édification de la nation et mariage (voir plus bas) régleront tous les problèmes ; pas de changements structurels, les Noirs ne feront que copier les Blancs. En effet, d’après Farrakhan, c’est parce que les règles de morale ne sont plus strictement respectées qu’il y a des problèmes aux Etats-Unis. Il pense que les problèmes économiques sont “graves, mais qu’ils sont dus à une profonde immoralité…” (Arizona Republic, 1996 : 4).

Bell Hook critique ce qui est manifestement un nationalisme conservateur : “lorsqu’on regarde de près l’obsession des médias blancs pour Louis Farrakhan, on pense que ces médias le haïssent. Mais ils ne haïssent pas Farrakhan. Ils l’adorent. L’une des raisons de cet amour est qu’il est complètement pro-capitaliste. Le pro-capitalisme de Farrakhan encourage une sorte de fausse prise de conscience dans la vie des Noirs” (Third World Viewpoint, 1995 : 2).

Malgré ce programme nationaliste/séparatiste et la demande de réparations faite au gouvernement américain, un certain “patriotisme” se dégage des propos de Farrakhan. Par exemple, dans un entretien donné l’année dernière, il expliquait que “les responsables économiques, qui ont tellement profité de ce pays, n’ont aucun sens du patriotisme. Le patriotisme ne fait pas partie du mode de fonctionnement de l’Amérique des entreprises. Quand un dollar a plus d’importance pour vous et que vous pensez plus à la façon de vous en mettre plein les poches aux dépens du pays même qui vous donne la possibilité de devenir riche et puissant, alors nous allons au devant de graves, graves problèmes” (Arizona Republic, 1996 : 4). Par ailleurs, Farrakhan proclame souvent que l’“Amérique est la plus grande nation sur terre et la plus grande nation de ces dernières 6 000 années” (voir par exemple Farrakhan, 1996a : 1)[35]. Les Etats-Unis restent pour lui une “superpuissance” sans égale dans le monde entier (Arizona Republic, 3).

Vision idéale des relations de genre

Alors que les revendications de la NOI pour la “justice”, la “liberté”, l’“égalité des chances” et un territoire indépendant semblent calquées sur les revendications des “Pères fondateurs des Etats-Unis”, esclavagistes méprisables, il existe également des revendications spécifiques concernant les femmes : elles se distinguent par le “respect” et “protection” qu’on leur doit (NOI, “le Programme musulman” : 3). La répartition stricte des rôles attribués à l’homme et à la femme au sein de la communauté apparaît clairement dans un certain nombre de documents de la NOI.

Dans l’idéologie de la NOI, les hommes sont manifestement supérieurs aux femmes. “Allah dit dans le Coran que les hommes sont un degré au-dessus des femmes”, explique Farrakhan. “Or, cela peut choquer les féministes. Je ne veux pas vous choquer. Nous ne sommes pas un degré au-dessus de vous dans notre condition actuelle, nous sommes plusieurs degrés en-dessous. Mais selon la nature que Dieu t’a donnée en te créant, mon frère, il t’a créé un degré au-dessus de la femme. Autrement, la femme ne pourrait pas te respecter. Chaque fois qu’une femme ne te respecte pas, mon frère, tu as des problèmes” (1996 : 3)[36].

Selon Farrakhan, la nature intrinsèque de la femme révèle la supériorité même de l’homme et les actions des femmes pour remettre en question cette nature –en prenant la place de chef ou en se détournant du rôle qui, elles devraient s’en rendre compte, leur convient le mieux- se retourneront contre elles. Elles se créeront des problèmes, comme la violence conjugale. Dans un certain sens, les femmes difficiles ont ce qu’elles méritent, selon Farrakhan, même si elles subissent de mauvais traitements, ceux-ci sont justifiés par leur déviance. Dans un document traitant spécifiquement du nombre élevé de cas de violence conjugale, Farrakhan clarifie sa position :

Je veux, mes sœurs, vous aider à comprendre ce que vous pouvez faire pour cet homme qui veut désespérément devenir un homme et a tout ce qu’il faut pour devenir un grand homme. Votre problème, mes sœurs, c’est que vous ne savez vraiment pas comment vous occuper de l’homme noir d’aujourd’hui.

Qu’est-ce que l’homme, d’après sa nature, doit faire pour vous (les femmes) et qu’est-ce que la femme, d’après sa nature, doit faire pour l’homme ? Le Coran enseigne que “les hommes sont ceux qui subviennent aux besoins des femmes…” … C’est là une déclaration de poids.

Les femmes aujourd’hui disent : “Je n’ai pas besoin d’un homme pour m’entretenir. Je peux m’occuper de moi-même.” Maintenant, nos sœurs sont très indépendantes… Mais quand nous commençons à nous éloigner de la nature que Dieu nous a donnée en nous créant, nous allons au devant de problèmes (Farrakhan, 1996d : 2-3).

A la NOI, la valeur d’une femme provient de sa capacité de reproduction, qui la rend sacrée. “…Par elle, nous traversons les générations”, explique Farrakhan (1996b, 1). Les femmes ne sont que des utérus servant de couveuses et de voies pour l’héritage que laissent les hommes :

Le Saint Coran nous enseigne que l’homme et la femme ont la même essence ou viennent de l’essence ou de l’être qui est Allah, le Très Sage. Il a donné à l’homme et à la femme des natures complémentaires qui, si utilisées convenablement, aident chaque partenaire à s’épanouir, à atteindre la paix parfaite et l’épanouissement total ou la perfection.

Le manque de respect envers les femmes est la raison pour laquelle le …monde est dans la situation que nous connaissons… Elle est la pierre angulaire de la famille et par conséquent est fondamentale à tout processus d’édification de la nation et du monde… Allah (Dieu) nous parle et nous dit que nous devons respecter l’utérus qui nous a porté… Puisque l’utérus de notre mère est sacré, alors ceci nous enseigne que l’utérus de toute femme est également sacré, car c’est de son utérus que tous les Savants, les Prophètes, les Sages, les Messagers, les Rois, les Dirigeants et les Dieux sont sortis et sortiront. (Farrakhan, 1996b : 1)[37].

“… Le sexe avant le mariage est interdit”, écrit Farrakhan (1996b : 2). Mais il reconnaît que l’acte sexuel est un facteur naturel : “le sexe est puissant. C’est une faim aussi naturelle chez l’homme et chez la femme que le désir de nourriture et d’eau”, mais il n’est admis que dans le mariage –il ne peut être la base d’un mariage durable. “Les sorties sont chaperonnées” pour éviter le sexe avant le mariage et les écoles que Farrakhan demande au gouvernement américain de subventionner seraient des écoles où serait appliquée la ségrégation sexuelle. Ces deux précautions sont censées aider à prendre une décision spirituelle et saine au moment du mariage (1996b : 3)[38]. Encore une fois, les femmes qui ne tiennent pas compte de ces recommandations s’attirent des problèmes :

Combien de femmes se considèrent elles et leur utérus comme sacrés ? Si l’utérus est sacré alors le passage par lequel la semence de la vie entre dans l’utérus est sacré aussi… Ce qui est sacré doit être protégé et ne doit pas être violé. Les femmes à travers le monde, en raison d’une fausse vision qu’elles ont d’elles-mêmes, se sont violées elles-mêmes et ont permis aux hommes et à la société de les violer. (Farrakhan, 1996b : 2).

Reprenant les thèses de Garvey, les recommandations de la NOI s’articulent ainsi : “nous pensons que les mariages mixtes ou le mélange des races devraient être interdits” (NOI, “le Programme musulman” : 2). En raison de leur rôle reproductif, les femmes marquent les limites de la communauté. En tant que symboles de l’identité de la NOI, les femmes doivent être protégées et on doit se battre pour elles car toucher aux femmes, c’est entrer dans les limites de la communauté, prendre contrôle du canal par lequel les nouvelles générations de “croyants” seront perpétuées. Comme l’explique Farrakhan :

Un homme doit préférer la mort plutôt que de laisser un étranger souiller sa femme. Un homme doit tuer. Nous devrions être les tueurs les plus forts de la terre pour protéger notre femme contre tout homme. Un homme ne vaut rien s’il n’est pas prêt à protéger la femme qui a donné naissance à son propre peuple.

Lorsqu’un Blanc entre dans notre société, il entre en guerre avec cette société pour avoir librement accès aux femmes. Il nous a conquis en tant qu’hommes et par conséquent nous ne pourrons être pour nos femmes ce que Dieu nous a ordonné d’être que lorsque nous nous serons libérés de l’esprit et du pouvoir de nos ennemis qui contrôlent et dominent notre pensée. (Farrakhan, 1996d : 4).

Pour la NOI, la famille patriarcale est le fondement de tout. “Il est écrit dans le Saint Coran qu’Allah (Dieu) hait le divorce,” explique Farrakhan (1996c : 1). “Le divorce va à l’encontre de l’unité fondamentale de la civilisation même, car le divorce désunit la famille. Sans famille solide, il n’existe pas de communauté ou de nation forte”. Farrakhan accuse ceux qui rejettent ces idéaux d’être des traîtres à la nation. Manifestement, l’homosexualité n’est pas prévue dans la NOI. Selon Farrakhan : “…nous ne chassons pas les femmes, nous refusons de chasser les hommes (les italiques ne sont pas dans le texte original, 1996e :2).

La femme semble avoir peu de chances d’autodétermination dans cette pensée réductrice principalement biologique –tout est fait pour elle, “le devoir de l’homme envers la femme est de la préserver, de la protéger, de subvenir à ses besoins et de la maintenir dans l’état dans lequel Dieu l’a créée”, la femme est ici pour Farrakhan un objet, à peine plus qu’une voiture nécessitant un entretien régulier et des vidanges (1996 : 4).

Cohabitation avec la NOI

Incontestablement, les critiques les plus virulents de la NOI jusqu’à présent sont ceux qui dénoncent l’antisémitisme adopté par Farrakhan. Cet aspect de l’idéologie de la NOI n’a pas suffisamment été discuté dans cet article, non pas que je le trouve dénué d’intérêt, mais je pense que c’est un sujet qui a déjà été couvert par maints autres auteurs. Résumons brièvement : les critiques se référent principalement aux propos de Farrakhan selon lesquels “Hitler était un grand homme”, le Judaïsme est une “sale religion”, le processus de prise de décision internationale est aux mains d’une “cabale” juive, et à la publication par la NOI du texte incendiaire, The Secret Relationship between Blacks and Jews. La réaction de Farrakhan fut de dire qu’on l’avait mal compris et qu’on avait déformé ses propos. Dernièrement, il s’est reconnu des ancêtres juifs (Gates, 1996 : 143)[39].

Les Blancs ont également beaucoup écrit pour réagir au discours sur le “diable blanc” de certains mouvements nationalistes noirs. D’ailleurs, les Noirs qui soutiennent encore une stratégie d’intégration ont également contesté l’aspect séparatiste de l’idéologie de la NOI. Mais très peu a été écrit sur la nature patriarcale des relations de genre préconisée par Farrakhan et ses partisans. Pourquoi ?

Les hommes politiques américains, en général, imputent aux problèmes économiques et sociaux l’effondrement des familles de type patriarcal. Regretter le “bon vieux temps”, qu’ils comparent au manque d’intérêt actuel pour ce qu’on appelle les “valeurs traditionnelles familiales”, est un refrain familier qui revient dans la bouche des personnalités politiques –républicaines ou démocrates, de race noire ou blanche, de sexe masculin ou féminin. Prenons-en pour preuve, par exemple, le débat qui a précédé l’adoption de la loi d’août 1996 sur la “réforme” de la sécurité sociale[40]. Ce discours présentait (et légiférait officiellement) la femme idéale américaine comme hétérosexuelle, mariée, vierge jusqu’au mariage, et marginalisée et économiquement perdue si elle se montre déviante. L’idéologie de Farrakhan est basée sur des normes de comportement sexuées parfaitement conformes à ce qu’on pourrait appeler l’idéologie capitaliste blanche dominante des Etats-Unis (ou, tout au moins, conformes à ses représentants incarnés qui remplissent le Congrès et la Maison blanche).

Bien que la question du “ genre ” dans le message de Farrakhan rencontre l’approbation du gouvernement américain, quel est l’impact d’un tel message dans les communautés noires, message qui défend de tels rôles pour l’homme et la femme ? Dévier du rôle de soumission de femme et de mère responsable est-il perçu comme un problème ou une force ? Peut-on tolérer ou non ce comportement de la part d’une femme noire dans le contexte américain des années 1990? Les indicateurs sociaux et économiques ne donnent pas une image complète de la vie des Noirs aux Etats-Unis, mais peuvent fournir une vue d’ensemble du contexte dans lequel est formulé cet appel en faveur de familles dirigées par un homme et où la femme est mère au foyer.

Bien que seulement 13 % de la population des Etats-Unis soit classée comme “noire”, les hommes noirs constituent 43 % de la population carcérale ; 37 % des bénéficiaires de l’AFDC en 1994 étaient noirs (Hansby, 1996 : 6 ; Bilens, 1996 : 602). En 1993, plus de 58 % des ménages noirs avaient des femmes à leur tête ; en 1991, 68 % des naissances avaient lieu hors mariage (Hacker, 1995 : 102). Les mères célibataires sont, selon les cas, la rédemption ou la perte des communautés noires. Certains hommes politiques, avec l’approbation de journalistes, demandèrent que le contrôle de naissance (Norplant) soit juridiquement imposé pour lutter contre la pauvreté et la délinquance des Noirs (Hartmann, 1995 : 211, Yuval-Davis, 1996 : 20).

Concernant les mesures de l’“ Affirmative Action ” mises en place pour remédier aux pratiques de recrutement sexistes et racistes, en les remplaçant par le recrutement de quotas de Noirs et de femmes, certains hommes noirs laissent entendre que les femmes noires en ont bénéficié davantage à leur dépens, remplissant deux conditions à la fois (Washington, 1995 : 153). Hooks fait remarquer que cette théorie méconnaît qu’“en réalité, ce fait (quand il est avéré) est dû à ce que l’on croit que les femmes noires peuvent être plus facilement soumises ou dominées que leurs frères noirs… pendant des années, les conservateurs noirs ont prétendu que c’était toujours un avantage pour les femmes noires d’être proches des Blancs. Ils refusent de voir dans quelle mesure cette proximité a été cause d’exploitation et de mauvais traitements” (1995b : 96).

Entre-temps, la force des femmes noires devant l’oppression raciale et leur capacité à se frayer une voie dans le quotidien (à “négocier avec le patriarcat” aurait dit Kandiyoti) ont été mal interprétées par certains et présentées comme la cause même des problèmes des hommes noirs.

“Les deux grands rôles traditionnels de l’homme sont de subvenir aux besoins des membres de la famille et de les protéger. Les taux de chômage à deux chiffres des hommes noirs de ces vingt dernières années ans reflètent leurs difficultés particulières à être à la fois soutiens de famille et protecteurs. Dépouillé de ces rôles, l’homme noir s’est souvent comporté de manière asociale, sinon pathologique. L’action du mouvement féministe visant à redéfinir les rôles des hommes n’a pas contribué à diminuer ce problème, ni la question de l’impuissance des hommes noirs ; en fait, ils sont devenus confus, abrutis et aliénés”, écrit Kenneth Tollet, Sr., avocat et professeur émérite de l’Enseignement supérieur à l’Université Howard (1995 : 165)[41]. A son avis, la “solution pour reconstruire la famille noire et réintégrer socio-économiquement la communauté noire, c’est le plein emploi de tous les hommes noirs”.

Comme le fait observer Rita Williams, “c’est une tradition américaine de blâmer maman pour tout, du bobo au pied à l’impuissance sexuelle, mais le regard permanent sur la femme noire autoritaire cache le choc profond que les filles et les fils ressentent en ce qui concerne papa” (1995 : 133). Hooks admet que : “nombre d’hommes noirs et même certaines femmes noires pensent que cette crise pourrait être réglée si la femme noire acceptait simplement de se soumettre, que l’homme noir travaille ou non” (1995a : 66).

Dans l’ensemble, aux Etats-Unis, un nombre considérable d’intellectuels noirs de sexe masculin continuent de dénigrer le féminisme avec virulence. Par exemple, l’écrivain Ishmael Reed, professeur d’Anglais à l’Université de Californie à Berkeley qui, en chaire, se moque du féminisme :

Il est indécent que certaines féministes noires qui se paient de gros salaires universitaires et des honoraires extravagants se plaignent de leur double oppression alors que des milliers de femmes noires, blanches, brunes ou jaunes ainsi que leurs enfants font la manche dans les rues de toute l’Amérique. Qu’ont fait pour ces femmes ces Divas noires qui ont troqué leur double oppression et gagnent des sommes énormes dans les circuits de conférences et de cours magistraux ? Qu’a en fait fait le féminisme pour les femmes pauvres ? … Je crois que la question des relations de genre n’est pas aussi importante pour le Noir moyen qu’elle l’est pour les universitaires, car, dans la rue, l’homme noir et la femme noire se rendent compte que pour les deux sexes, c’est l’enfer (Reed 1995 : 119)[42].

Selon Nathan Hare, chef du Black Think Tank (groupe de réflexion noir) et fondateur du Black Scholar (l’Intellectuel noir), dont il fut rédacteur de 1969 à 1975, “les féministes noires n’ont pas apporté une seule grande idée originale au féminisme hormis les informations prévisibles sur le racisme des féministes blanches” (1995 : 126). Il reproche par contre aux féministes blanches de faire “échouer tous les efforts de l’homme noir pour se relever”, y compris “la tentative actuelle de la Nation de l’Islam d’organiser des réunions destinées exclusivement aux hommes noirs ou exclusivement aux femmes noires” (1995 : 128).

Traditionnellement, le mouvement de libération noir aux Etats-Unis est dominé par des hommes oublieux de l’aspect sexuellement discriminatoire de l’oppression. “Les hommes noirs ne se considéraient pas comme oppresseurs de leurs femmes mais comme victimes de l’Amérique blanche”, écrit Elsie Washington (1995 : 154). “La plupart d’entre eux minimisaient le mouvement d’émancipation féminine comme étant un mouvement de femmes blanches gâtées”, écrit Washington. Elle fait observer que :

Dans la Southern Christian Leadership Conference de Martin Luther King Jr., dans la NAACP, la Urban League, et le Congrès pour l’égalité raciale, les hommes noirs détenaient les positions importantes pour la prise de décision et la stratégie à adopter. Pour ces hommes, et certaines femmes noires, au sein et hors de l’organisation, il était important pour les hommes d’être au premier plan, de s’affirmer comme leaders à l’instar de la société blanche dominante. De nombreux hommes noirs appartenant aux mouvements pour la lutte des droits civiques et au Black Power considéraient que les femmes étaient la “récompense” de soldats “sur la ligne de front” et qu’elles ne servaient qu’aux relations sexuelles et aux tâches domestiques. Un dicton connu attribué à Stokely Carmichael (maintenant Kwame Touré), qui dit que “la meilleure position des femmes (dans la lutte) est la position couchée”, en est un bon exemple. (1995 : 151).

Adopter l’idéologie féministe, idéologie “blanche”, est donc proche de la trahison à la race. Prenons par exemple Tollet, qui accuse les féministes d’être responsables de l’échec des réalisations de l’homme noir. Les intellectuels (noirs ou blancs), selon Tollet, sont “sous l’influence excessive des féministes”. Il cite des exemples de cet impact négatif comme le procès Thomas Hill, ainsi que l’éviction de Chavis de la NAACP (voir note de bas de page n°3).”… Nombre de femmes noires ont amélioré leur condition en s’identifiant au féminisme, construisant leur solidarité féminine à la fois contre les hommes noirs et blancs”, écrit Tollet (1995 : 166). “En outre, certains écrivains noirs progressistes montrent des signes de soumission au monde blanc du gynécentrisme ou féminisme radical. Les partisans des féministes dénigrent souvent et rituellement les hommes, flattant exclusivement les intérêts des femmes” (1995 : 167-168).

En ce qui concerne l’attrait pour des normes hétérosexistes, comme celles que la NOI voudrait voir renforcées, Hooks fait observer que : “le discours du nationalisme est complètement homophobe, et vu jusqu’à quel point les Noirs d’aujourd’hui sont pris dans des fantasmes de nationalisme hors du réel, apolitiques, non-révolutionnaires, et de famille patriarcale, nous sommes plus agressivement homophobes que la culture dominante où se trouvent beaucoup de Blancs libéraux et de gauche qui ne s’intéressent pas au nationalisme” (Third World Viewpoint, 1995 : 5).

D’ailleurs, pour Hooks, le procès du candidat désigné à la Cour suprême, Clarence Thomas, qui se défendait contre les accusations de harcèlement sexuel de la part d’une collaboratrice noire, est également un épisode significatif :

C’est le sexisme collectif intense des hommes et femmes africains-américains qui a relégué la crise de la question de genre dans les relations entre Noirs au statut de programme insignifiant –jusqu’à ce que le patriarcat blanc la mette sous les projecteurs. Soudain, le procès Thomas poussa des masses d’hommes noirs (et certaines femmes), qui d’habitude ne s’intéressaient guère aux questions de genre, à entrer dans le débat… Ils s’amenèrent armés d’un discours anti-féministe violent sans même prendre le temps d’étudier l’impact destructif de la pensée patriarcale dans la vie des Noirs ou de se demander si l’opportunité d’une conversion à la cause féministe pourrait être une façon constructive de régler la crise” (1995b : 93).

Ce qui ressort, c’est l’idée que le fardeau de l’homme noir mérite plus d’attention que celui de la femme noire. “…Il existe presque une note de fascisme dans la communauté africaine consistant à écarter l’épanouissement personnel au profit du prétendu bien de la race. C’est d’autant plus vrai pour les femmes”, écrit Williams (1995 : 1995 : 133). Pour Hooks; c’est “un débat vide, interminable sur qui a le plus souffert” (1995b : 98).

Selon Derrick Bell, éminent professeur de droit à l’Université de New York, “les féministes qui critiquent les ‘relations de pouvoir’ doivent d’abord régler l’impuissance permanente des hommes noirs” (cité dans Tollet, les italiques ne sont pas dans le texte original, 1995 : 168).

Mettre en priorité le combat des hommes par rapport à celui des femmes, dans la hiérarchie des problèmes, c’est rejoindre Farrakhan qui pense que les hommes doivent diriger et entretenir les femmes et que les femmes fortes, qui se détournent de ce rôle de soumission, créent des problèmes et non des choix valides porteurs de solutions.

Conclusion

Compte tenu de cet environnement où les stratégies de survie et de réussite des femmes noires, sont dénigrées, faisant croire que s’ils en avaient l’opportunité, les hommes “pourraient mieux faire”, il est étonnant que l’élément patriarcal du message de la NOI n’ait pas été massivement critiqué, hormis la Marche du million d’hommes qui a été reconnue comme un événement principalement masculin. C’est une erreur d’ignorer le lien entre la NOI et les autres groupes patriarcaux et de considérer le discours de Farrakhan comme un point de vue radical qui remet en question de l’extérieur l’ordre social établi. Cette erreur est peut-être due au fait que la NOI recrute ses membres au sein d’une population minoritaire, avec une influence politique actuellement limitée, tandis que la Christian Right (la Droite chrétienne) conservatrice, par exemple, est largement composée de Blancs dans les structures (majoritaires) de pouvoir déjà établies. En fait, les ressemblances sont frappantes entre la Christian Right blanche, souvent taxée de mouvement fondamentaliste, et la NOI. La question demeure : peut-on dire de la NOI qu’elle est un groupe fondamentaliste ? Je pense que la réponse est oui.

D’après Sahgal et Yuval-Davis, “les mouvements fondamentalistes, dans le monde entier, sont en général des mouvements politiques avec un impératif religieux et qui cherchent, de diverses manières, dans des circonstances très différentes, à mettre l’Etat moderne et les médias au service de leur message” (1992 : 4). “Ce message est présenté comme la seule forme valable de religion. Il peut s’inspirer lourdement des textes sacrés religieux, mais il peut également être plus empirique et lié à un dirigeant charismatique particulier… Il peut apparaître comme une forme d’orthodoxie –une survivance des “valeurs traditionnelles”- ou comme un phénomène radical de renaissance, rejetant les formes corrompues et impures pour “retourner aux sources originelles””. Sahgal et Yuval-Davis soulignent que ces mouvements ont “souvent été intégrés et transformés en mouvements nationalistes” (1992 : 2).

Comme je l’ai montré, le message de la NOI est nationaliste et construit un “passé traditionnel” reposant fermement sur le contrôle de la sexualité féminine en guise de message religieux. Ce message, exprimé par un leader charismatique, est proposé comme le remède à la dégradation de la société. Par exemple, la NOI fait valoir que, “nous savons que le plan ci-dessus pour régler le conflit entre Noirs et Blancs est la meilleure et la seule solution aux problèmes entre les peuples” (les italiques ne sont pas dans le texte original, NOI, “le Programme musulman”, p. 1). Les “scientifiques”, acteurs plus modernes que traditionnels, sont liés par Farrakhan à l’introduction d’une race corrompue d’oppresseurs et à l’apocalypse future.

Farrakhan déclare : “La seule grande chose que j’espère voir en Amérique, c’est que les leaders religieux se mettent à enseigner et à mettre l’accent sur les valeurs morales qui font qu’une grande nation le demeure et cessent de compromettre celles de SES prophètes avec ce que nous appellerions le modernisme ou l’humanisme, qui nous font transiger sur les valeurs mêmes qui font une grande nation” (Arizona Republic, 1996 : 3). L’humanisme -mis sur le même plan que la laïcité- et le modernisme sont les principaux sujets des attaques des Chrétiens de droite contre l’“impiété” et la “décadence morale” de la société contemporaine américaine[43].

Lorsqu’on fait remarquer des similitudes entre Farrakhan et les leaders de la Christian Right, Farrakhan ne proteste pas. “On m’a beaucoup comparé à Pat Buchanan. C’est un homme très honnête… Il s’exprime avec passion parce qu’il est préoccupé par l’avenir de ce pays. Que vous soyez d’accord avec lui ou non –il appartient à chacun de faire son choix- nous avons besoin de davantage de personnes s’exprimant clairement et contre ces choses qui détruisent complètement cette nation” (Arizona Republic, 1996 : 4).

L’utilisation du terme “fondamentalisme” a été remise en question par des intellectuels jugeant que c’est un détournement du terme protestant devenu “polémique”, “symbolisant un anti-modernisme réducteur”, créant un terme analytiquement et politiquement erroné qu’il faut éviter. En lieu et place, des “termes différents et culturellement précis” devraient être employés (Nederveen-Pieterse, 1994 : 2-6). Si j’admets que remettre les concepts dans leur contexte est nécessaire (sinon obligatoire) pour qu’ils retiennent leur sens, je ne suis pas d’accord avec ceux qui sont prêts à jeter ce terme par la fenêtre. Comme le font remarquer Sahgal et Yuval-Davis (1994 : 8), les discours des mouvements fondamentalistes partagent un fond commun. Méconnaître cette évidence est, je crois, un manque de jugement.

De même, le terme “patriarcat”, utilisé par les féministes depuis les années 60 “pour désigner l’organisation systématique de la supériorité masculine et de la soumission féminine” n’a pas été utilisé de manière “unifiée”, même par les féministes (Stacey, 1993 : 53). Le débat sur le patriarcat se poursuit : les féministes continuent de douter de l’utilité d’un terme dont le sens change selon le contexte ; d’autres, comme Mies (1986, cité dans Stacey, 1993 : 53), soulignent qu’il est précieux d’avoir un concept fourre-tout pour désigner l’oppression systématique des femmes. Il est certainement plus facile de mobiliser autour d’un tel mot.

Saghal et Yuval-Davis arrivent à la même conclusion dans leur défense du terme fondamentalisme. “Politiquement, il est très important pour le WAF (Women Against Fundamentalism) (Femmes contre le fondamentalisme), d’utiliser un mot qui n’appartient pas à un seul mouvement tel que l’Islam, car il s’ensuivrait une interprétation plus étroite et limitée, un usage raciste du terme (bien que ceci ne nous empêche pas d’utiliser des termes précis lorsqu’il s’agit de mouvements précis)”, écrivent-elles, ajoutant qu’il est extrêmement précieux de disposer de cette capacité de reconnaître un phénomène qui interpelle des femmes vivant des expériences différentes. “Ce sentiment d’expérience commune est fondamental pour la mobilisation politique et crée des liens au-delà de la religion et des particularités culturelles. D’autant qu’il ne nie pas les différences de contexte et de circonstances… Oui, la divergence est importante ; comme l’est la politique de coalition” (1994 : 9).

Bien que beaucoup d’hommes, en dehors de la NOI, croient également qu’augmenter le nombre de familles où l’homme est soutien réglera de nombreux problèmes, Hooks par exemple, présente une vision très différente de la “réalité” des femmes noires dans la société contemporaine : “la plupart des femmes noires n’ont pas été élevées pour être des “femmes” dans le sens traditionnel sexiste du terme –c’est-à-dire faibles ou soumises. Si nous avions été élevées de cette façon, la plupart des communautés et des familles noires n’auraient pas survécu” (1995a : 70). “Il serait libérateur pour les femmes et les hommes noirs de se demander encore si l’adoption des normes conventionnelles sexistes a amélioré leur vie. S’attendre à ce que des hommes noirs agissent en tant que “protecteurs” et “soutiens” pour acquérir le statut de patriarche me semble ridicule étant donné l’économie, l’évolution des rôles attribués à l’homme et à la femme, l’incapacité de beaucoup d’hommes noirs à subvenir à leurs propres besoins économiques ou psychologiques, et leur incapacité à se protéger des attaques patriarcales mortelles des suprémacistes capitalistes blancs, desquelles ils sont trop souvent complices, comme le meurtre de Noirs par des Noirs.”

Nous devons admettre que le discours de la NOI contribue à faire progresser un ordre du jour qui concerne toutes les femmes des Etats-Unis, et pas seulement les membres du groupe des Black Muslim. En rejetant la faute de leurs souffrances sur des femmes fortes, indépendantes qui refusent une répartition patriarcale des rôles attribués à l’homme et à la femme, et en demandant qu’elles deviennent des femmes correspondant à un “idéal” de dépendance et de soumission, la NOI œuvre de concert avec les membres de toutes les autres ethnies qui veulent renforcer les normes patriarcales sexistes aux Etats-Unis et ailleurs. Cela laisse le dialogue sur les relations raciales à un club de décideurs masculin.

Tout comme le mouvement nationaliste noir dirigé par Marcus Garvey, en faveur du séparatisme racial et de la “pureté”, était capable de “trouver à un accord” avec le Ku Klux Klan et d’autres groupes blancs racistes des années 30 (Pinkney, 1976 : 48), l’idéologie de la NOI apporte de l’eau au moulin des groupes blancs racistes, sexistes, homophobes, chrétiens. La NOI dit : “Nous pensons que l’heure de la séparation est arrivée entre ceux qui s’appellent les Noirs et ceux qui s’appellent les Américains blancs” (“le Programme musulman” : 2). Les groupes suprémacistes blancs, comme la Nation aryenne, sont d’accord. Comme le font remarquer Sahgal et Yuval-Davis, “ce n’est pas parce qu’un mouvement politique s’attaque au ‘bon ennemi’ qu’il est automatiquement du côté des ‘bons’“ (1992 : 6).

Selon Hooks (1995a : 203), “le fondamentalisme islamique noir a ceci en commun avec la Christian Right blanche qu’ils supportent tous deux la hiérarchie coercitive, le fascisme et sont convaincus que certains groupes sont inférieurs et d’autres supérieurs, etc. Quel que soit le point de vue, le fondamentalisme religieux procède à un lavage de cerveau visant à oblitérer le jugement ou à présenter la politisation radicale comme un moyen de transformation de la vie. Lorsque des personnes de couleur se retrouvent dans le fondamentalisme religieux, il ne peut y avoir aucune remise en question ou critique significative de la suprématie blanche. Le fondamentalisme religieux décourage toute participation à toute forme de multiculturalisme radical”.

“Lorsque Farrakhan dresse les Noirs contre les Juifs, ou quand les Juifs font une fixation sur l’antisémitisme noir, ils rejettent leur condition commune d’étrangers pour ériger des lignes de démarcation qui les font se sentir plus en sécurité, ils s’imaginent qu’ils contrôlent la situation”, écrit Zillah Eisenstein (1996 : 27).

Dans ce cas, je conviens avec Hooks que la quête d’un territoire apparaît comme un “fantasme utopique”. Cette quête ressemble à une panacée qui cache les questions difficiles et complexes à régler. “…De nombreux Etats africains ont échoué justement parce qu’ils n’avaient pas une bonne vision révolutionnaire en matière de changements sociaux, non parce qu’ils n’avaient pas de nation”, constate Hooks. “Par conséquent, les Noirs américains doivent se montrer très prudents quant à l’adoption d’un Etat comme lieu de rédemption. La rédemption se trouve dans les mesures radicales et les stratégies pour les mettre en œuvre, pas dans la construction d’un Etat” (Third World Viewpoint, 1995 : 5). En outre, Hooks fait remarquer que l’Afrocentrisme n’est pas une solution à l’Eurocentrisme et le nationalisme basé sur une “identité” africaine généralisée réduit la vie des Noirs aussi sûrement que les idées eurocentristes créent une idée rationalisée de ce qu’est l’expérience des Blancs (1995a : 243).

Les préceptes de dynamisme, d’autonomie et de moralité stricte reprennent les recommandations générales pour la construction d’une nation américaine plus forte et plus compétitive. Il est certain que ces théories sont proches des experts de droite qui ont mené l’assaut lors de la récente suppression des programmes fédéraux américains d’aide aux mères célibataires. L’importance que la NOI accorde aux rôles “traditionnels” attribués à l’homme et à la femme, en faveur des familles classiques entretenues par le père et gérées par des femmes qui sont à la fois femmes fidèles et mères dévouées, reprend le programme sur les “valeurs familiales traditionnelles” de la droite chrétienne à majorité blanche, très influente sur la scène politique des années 90.

“Le constat devrait être clair, que ce soit rapporté dans les écrits féministes à partir de la vie des Noirs comme à partir des expériences des Blancs, que la famille patriarcale ne propose aucun modèle de libération”, remarque Hooks (1995a : 71).

Les rôles attribués à l’homme et à la femme tels que les conçoit la NOI limitent les femmes dans leur capacité à être acteurs. Cette stratégie de “libération”, qui invite la femme à se mettre derrière les autres décideurs et à accepter une vie confinée à l’espace domestique, semble être vouée à l’échec si le changement réel est le véritable objectif. Outre les autres lacunes de l’idéologie de la NOI telle que la prêche le Pasteur Louis Farrakhan, je crois qu’il faut également prendre cet élément en compte si on veut faire une véritable analyse du message de la NOI.

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[1] En 1984, lorsque Jesse Jackson se rendit en Syrie pour négocier la libération d’un pilote américain, il était accompagné de Farrakhan, qui avait proposé ses ‘Fruit of Islam’ comme gardes du corps. Si le soutien de Jackson à la cause palestinienne mit les sympathisants sionistes mal à l’aise, c’est son commentaire sur l’“Hymietown” (cette expression désignant la ville de New York qui serait sous le contrôle des Juifs – NdT) et le soutien de Farrakhan qui provoqua la rupture avec certains sympathisants juifs lors de sa campagne présidentielle de 1987 et entraîna probablement l’affaiblissement de la “coalition arc-en-ciel” des intérêts électoraux qu’il était censé représenter, lui faisant perdre ainsi l’investiture démocrate (Wills, 1990 : 232-234). Jackson prit part à la Marche du million d’hommes (Monroe, 1996 : 1).

[2] Les informations concernant le nombre de personnes présentes à la Marche du million d’hommes varient comme d’habitude en ce qui concerne les meetings organisés dans la capitale américaine. Le Service des parcs nationaux et la police sous-estiment en général le nombre de participants, alors que les organisateurs ont tendance à le surestimer. En l’occurrence, les chiffres vont de 400 000 à 1,5 million de personnes (CNN, 1995 : 1). Ce qui est incontestable, cependant, c’est que cette marche attira à Washington D. C. un nombre extrêmement considérable de personnes.

[3] Directeur de la NAACP pendant 16 mois, on doit à Chavis d’avoir rajeuni une organisation perçue comme de plus en plus bourgeoise, lourde et coupée des préoccupations de la majorité des américains noirs. Pendant son mandat, le nombre de membres est passé de 75 000 à 650 000 et les contacts avec les autres organisations au sein de la communauté noire (dont la NOI) ont augmenté. Chavis prit comme adjoint l’homme de loi Lewis Myers Jr., ancien conseiller juridique de Jesse Jackson et de Louis Farrakhan. Chavis fut obligé de démissionner en 1994 lorsqu’il fut révélé qu’il avait secrètement payé environ 350 000 dollars américains pris dans les fonds de la NAACP pour un arrangement à l’amiable concernant une plainte pour harcèlement sexuel déposée par son ancienne assistante de direction, Mary Stansel. Auparavant, il s’était aliéné tous les syndicats noirs en soutenant l’ALENA (Accord de libre échange nord américain), malgré la décision de la NAACP prise au niveau national de s’opposer à cet accord commercial. Chavis mécontenta également les personnes impliquées dans le mouvement en faveur d’une politique environnementale plus juste en faisant pression au Congrès pour une législation réduisant les conditions obligeant les pollueurs à nettoyer les sites contaminés (Daniels : 4).

[4] “ A Atlanta, une conférence donnée par Farrakhan a attiré plus de monde que le championnat national de baseball le même soir. A Los Angeles, en octobre dernier, il a rempli le stade de 16 500 places”, d’après un journaliste en 1994. “A New York, un discours en décembre… attira 25 000 personnes… Ce mois-ci à Chicago, lorsque les conseillers municipaux noirs eurent besoin d’une personnalité comme porte-parole afin de collecter des fonds pour leur défense dans une affaire de censure, ils ne se sont pas adressés à Jackson, Chavis ou Mfume, mais à Farrakhan, seul homme noir dont ils savaient qu’il pouvait remplir une salle en ville” (Henry : 2). Il s’agit du Révérend Jesse Jackson, militant pour les droits civiques, fondateur de l’Opération PUSH à Chicago et candidat à la présidence ; de Benjamin Chavis, mentionné plus haut ; de Kweisi Mfume, parlementaire démocrate du Maryland et ancien directeur du Black Caucus, jusqu’à son départ en février 1996 pour devenir Président et directeur général de la NAACP. Mfume a fait une intervention lors de la Marche.

[5] Selon Farrakhan, beaucoup de personnes aux Etats-Unis ne le comprennent pas ou ses idées sont mal interprétées parce que les informations données ne sont pas exactes ; par conséquent, il est important de souligner que cet entretien, paru dans un quotidien d’informations générales, est disponible sur le site web de la Nation de l’Islam.

[6] Par exemple, parmi les “courtiers du pouvoir” avec lesquels Farrakhan discute, se réunit et fait des conférences, figurent le Président Rawlings du Ghana ; le Dr. Kenneth Kaunda, ancien Président zambien ; le Président Moi du Kenya ; le Président Museveni d’Ouganda ; John Garang, chef de l’Armée de libération du peuple soudanais ; Nelson Mandela d’Afrique du Sud et le Président Mobutu du Zaïre (Gates, 1996 : 165, 167).

[7] Bien que Farrakhan prétende utiliser cet argent pour améliorer le taux d’inscription électorale (notoirement faible dans les Etats industrialisés de l’ouest ; par exemple, seulement 54 % des électeurs noirs ont voté lors de l’élection présidentielle de 1992, selon le Bureau américain du recensement), pour des “objectifs humanitaires” et pour “améliorer le sort économique des Africains-américains,” les commentateurs craignent que ce ne soit un geste de Kadhafi pour établir une base aux Etats-Unis (Hurst, p. 2). L’embargo sur les voyages en Libye n’a pas empêché Farrakhan de s’y rendre, selon les journaux. Si le passeport de Farrakhan ne porte pas le tampon des autorités libyennes, techniquement, il n’a pas violé l’embargo (Hurst : 2). Farrakhan, ainsi que sa femme, sa fille, Chavis et d’autres collaborateurs, sont arrivés à Tripoli le 28 août 1996 ; Farrakhan a reçu son prix, disant à Kadhafi : “bien que j’accepte l’honneur de ce prix, je vous demanderai de garder l’argent jusqu’à ce qu’un tribunal en juge autrement” (communiqué de presse de la NOI, 31 août 1996).

[8] Au moment du verdict, la Libye faisait partie des sept Etats qui avaient cet honneur (Hurst, 1996 : 1). Par ailleurs, un décret présidentiel en vigueur depuis 1986 “gèle les avoirs libyens aux Etats-Unis et interdit les transferts d’argent ‘même lorsqu’ils sont faits à des fins humanitaires, religieuses ou caritatives.’“ (Hurst, 1996 : 1). En outre, Kadhafi a décidé de remettre à Farrakhan un prix humanitaire de 250 000 dollars américains qui, du fait de l’administration américaine, n’est lui non plus toujours pas perçu (NOI, 26 août 1996, Hurst, 1996 : 2).

[9] De nos jours, la NOI est peu disposée à révéler le nombre de ses membres, mais on pense qu’ils sont entre 30 000 et 200 000 (Henry, 1994 : 5).

[10] On a beaucoup écrit sur l’œuvre de Malcolm X et l’évolution de ses idées. Malheureusement, une étude exhaustive dépasse le cadre du présent article.

[11] Elijah Mohamed avait créé le journal de la NOI appelé Muhammad Speaks (les propos de Mohamed). Selon Marable, l’analyse des questions noires révèle qu’à partir du moment où Malcolm X s’est mis à changer son message, ses idées n’étaient plus publiées : “En 1962, pratiquement aucun article ne paraît sur Malcolm X. En 1963, rien. Il est le principal porte-parole de son organisation, et le journal de la Nation de l’Islam ne parle pas du tout de lui” (Marable, 1992 :6).

[12] “Malcolm rompt avec la logique du réformisme politique”, écrit Marable (1992 : 7). “Critiquant l’attachement des classes moyennes noires à l’entreprise privée, Malcolm avait par ailleurs appris lors de son voyage en Afrique que les révolutionnaires noirs à l’étranger s’étaient détournés du capitalisme des entreprises et avaient défini l’économie de libération en termes de “socialisme”. Malcolm disait : “Vous ne pouvez pas avoir de racisme sans capitalisme. Si vous rencontrez des antiracistes, ils sont en général socialistes ou leur philosophie politique est celle du socialisme”’. Toujours d’après Marable, Malcolm X commençait à remettre en question les rôles stricts attribués à l’homme et à la femme par le patriarcat, reconnaissant le rôle des femmes dans la lutte contre l’oppression : “il s’est détourné du sexisme flagrant de l’Islam dans sa dernière phase. Il reconnaît à partir de ses expériences en Afrique que tous les mouvements nationalistes progressistes ont admis l’égalité fondamentale des femmes de couleur… Malcolm X déclare en décembre 1964 : “on remarque que les sociétés du Tiers-monde qui enferment la femme dans des placards, l’empêchent d’avoir accès à une éducation convenable et la découragent en lui refusant toute participation maximale dans un domaine de la société où elle serait qualifiée, tuent sa motivation et son esprit” (cité dans Marable, 1992 : 8).

[13] Tandis que la Mosquée était censée traiter de questions religieuses, l’OAAU était une organisation laïque, et c’est par ce groupe que Malcolm X chercha à mobiliser l’opinion pour envoyer une pétition à l’ONU, accusant l’administration américaine d’avoir violé les droits humains de ses citoyens noirs (Pinkney, 1976 : 70-72).

[14] En janvier 1995, trente ans après le meurtre, le débat sur le lien entre Farrakhan et l’assassinat de Malcolm X a été remis à l’ordre du jour en raison des allégations du FBI selon lesquelles Qubilah Shabbaz, fille de Malcolm X âgée de 34 ans, aurait payé un tueur afin d’exécuter Farrakhan, pour venger le meurtre de son père. La crédibilité de cette accusation fut remise en question en raison des antécédents louches de l’indicateur du gouvernement en l’occurrence, Michael Fitzpatrick, ancien camarade de lycée de Shabazz, et de la participation même du FBI à la déstabilisation et la destruction systématiques des groupes luttant pour les droits civiques et des autres organisations impliquées dans le mouvement de libération des Noirs (Van Biema, 1995 : 1-3). Il a été révélé que Fitzpatrick, indicateur et provocateur de longue date, prêt à tout pour se libérer des poursuites pour usage de cocaïne, avait reçu 45 000 USD pour dénoncer Shabazz. En mai, les accusations furent abandonnées (CCR, 1995 : 30). En 1994, Farrakhan et la NOI portèrent plainte contre le New York Post, désignant divers autres prévenus (dont le Président du Post, Rupert Murdoch et le chroniqueur, Jack Newfield), les accusant de diffamation et demandant 4,4 milliards USD en “réparation” pour un article et des manchettes faisant état des allégations de Betty Shabazz sur la participation de Farrakhan à la mort de son mari et des déclarations comme celle qui suit :“D’après de nouvelles preuves figurant dans les fichiers du FBI, Farrakhan était au Temple de la NOI à Newark au moment où Malcolm était assassiné à Harlem. Il était censé être à Boston, où il était pasteur principal. Farrakhan quitta Boston pour Newark en voiture à 1h 30 du matin le 21 février 1965, selon les fichiers du FBI. Ceci est important car les quatre assassins désignés par Thomas Hayer –encore emprisonné pour le meurtre- ainsi que ses complices étaient tous membres de la mosquée de Newark, allié de Farrakhan… Kenyatta déclara au Post… que Ysef Shah, ancien leader des Fruit of Islam, lui a avoué avant sa mort l’année dernière que “Farrakhan était personnellement impliqué dans la planification du meurtre de Malcolm X” (cité dans J. Mohamed : 1-3).

Comme le fait remarquer Marable, le FBI avait déjà infiltré la NOI dans les années 40 et les preuves abondent sur la surveillance dont Malcolm X était l’objet dans les années 60 (1992 : 5). Dans quelle mesure Farrakhan a vraiment participé à l’organisation du meurtre de Malcolm X et si oui ou non l’assassinat fut organisé par le FBI ou la CIA est encore un sujet d’actualité (bien que Farrakhan ait admis avoir participé à créer “l’atmosphère” qui a conduit à sa mort, selon Gates, 1996, p. 142). Il est intéressant de voir que la NOI inclut dans son site web des documents du FBI sur la nécessité de manipuler la direction du groupe à la suite de la mort d’Elijah Mohamed. Est-ce là un choix sélectif de documents du FBI pour essayer de gagner une certaine crédibilité auprès des gens de gauche habitués des opérations COINTELPRO (activités de contre-espionnage - NdT) du FBI pendant les années 60 ? La résurgence du lien entre Farrakhan et l’assassinat de Malcolm X peu de temps avant la Marche était-elle fortuite ? En raison du manque de place, je laisserai cette étude aux théoriciens du complot.

[15] Dans son histoire du groupe, C. Eric $xcoln appelle ce processus une “décultification” (1983 : 224).

16. Ecrivant en 1963 sur la NOI, Moynihan (voir plus bas) et Glazer font remarquer qu’ils étaient traités de “Puritains noirs”, méprisant les petits péchés tels que le jeu, l’alcool et la promiscuité, pour des transactions permettant d’obtenir richesse et réussite (1963 : 83). Sous Warith Deen Mohamed, l’American Muslim Mission obtint un contrat de 22 millions de dollars du Ministère de la Défense pour fabriquer des accessoires militaires (Lincoln, 1983 : 229).

[16] Pour Wallace, les Fruit of Islam (FOI) étaient une “bande de hooligans, de voyous” qui battaient “cruellement” ceux qui n’arrivaient pas à vendre suffisamment de journaux. “Il [Wallace] était choqué d’apprendre en prenant la direction que plus de 10 croyants avaient été tués pour avoir simplement refusé que les FOI prennent le contrôle total de leur vie” (Mamiya, 1983 : 243).

[17] Mamiya fait également observer qu’après la rupture, il y eut “des rumeurs de jihad entre les factions de Wallace et de Farrakhan…” et que les deux chefs se déplaçaient accompagnés de gardes du corps. “Wallace Mohamed avait clairement dit à ses partisans d’ignorer la faction de Farrakhan… La position de Farrakhan était la suivante : ‘nous ne serons pas les agresseurs. Mais s’ils nous attaquent, le Saint Coran nous commande de riposter’“ (1983 : 251-252). Il est également fait référence à l’entraînement d’autodéfense des FOI et à l’origine criminelle de nombreux convertis.

[18] L’Agence de sécurité de la Nation de l’Islam aurait reçu environ 20 millions USD du Service du logement de Baltimore pour surveiller les complexes de logements financés par l’Etat fédéral dans la capitale du Maryland. Bien que pendant cinq ans les résidents n’aient eu qu’à se réjouir de leurs services, le parlementaire Peter King de New York et diverses organisations juives firent pression pour y mettre fin, arguant que ces forces de sécurité profitaient de leurs contacts avec les résidents pour diffuser “le message de haine de Farrakhan”, en violation des lois fédérales contre la discrimination (Detroit News, 1995 : 1).

[19] La Islamic Society of North America cite les estimations de l’Encyclopedia Britannica selon lesquelles il y aurait plus de 3,3 millions de musulmans en Amérique du Nord. Haddad (cité dans Lovell, 1983 : 94) estime le nombre de musulmans, rien qu’aux Etats-Unis, à 3 millions en 1979.

[20] L’article n°12 de “Ce que croient les musulmans” dit que “Nous croyons qu’Allah (Dieu) apparut en la Personne de Maître Fard Mohamed en juillet 1930; le ‘Messie’ tant attendu des chrétiens et le ‘Mahdi’ des musulmans” (NOI, “le Programme musulman” : 3).

[21] Ici, Henry indique d’autres groupes qu’on pourrait classer dans la même catégorie que la NOI. “Nombreuses sont les sectes musulmanes noires américaines parmi les dixt-sept (ou plus) recensées –dont une à Atlanta dirigée par le militant radical de la lutte pour les droits civiques dans les années 60, connu auparavant sous le nom de H. Rap Brown- qui sont loins de l’orthodoxie”, écrit-il (1994 : 3).

[22] Selon Farrakhan, les Noirs sont le peuple le plus opprimé aux Etats-Unis, ils ne sont pas américains de souche car certains parlent encore leur langue et connaissent un peu leur histoire (1996a : 2).

[23] On ne sait pas très bien ce que les Canadiens devraient faire pendant ce temps.

[24] La NOI est actuellement active sur les campus universitaires. En février 1997, pour le deuxième Sommet annuel de l’Association des étudiants de la Nation de l’Islam, tenu à Chicago, les participants sont venus de tous les Etats-Unis, de 75 collèges et universités, selon un document de la NOI (NOI, “Successful Student Summit at Saviour’s Day, 1997, 1997 : 1). Le nombre de participants n’était pas disponible.

[25] Richard Cloward et Frances Fox Piven, définissent la croyance en l’intégration, dans le contexte américain, comme l’idée que les gens “doivent vivre dans les mêmes quartiers, fréquenter les mêmes écoles, travailler ensemble et jouer ensemble sans tenir compte de la race et, donc de la religion, de l’ethnie ou de la classe” (cité dans Rivers, 1995 : 4). Repère important dans la lutte pour l’intégration, le verdict en 1954 de la Cour suprême dans l’affaire Brown contre le Conseil d’établissement qui ordonnait la déségrégation dans les écoles privées, abolissant l’ancien critère de “séparés mais égaux” établi par l’affaire Plessey contre Fergusson en 1896.

[26] “Leonard Jeffries et Louis Farrakhan sont généralement considérés, même par des experts tels que Cornel West, comme les représentants de la perspective nationaliste noire. C’est une grave méprise. Jeffries et Farrakhan, ainsi que Tony Martin, Khalid Mohamed et Frances Cress Welsing représentent un nationalisme pour idiots. Ce sont des antisémites cyniques, des hommes méchants et, tout simplement, des incapables…”, écrit Rivers. “Ce sont tous des démagogues, porteurs d’uniformes, de noeuds papillon, des comédiens… Leur importance publique reflète le vide au sommet créé par une intelligentsia cosmopolite sans liens pédagogiques avec les Noirs pauvres des quartiers déshérités, produit naturel d’un projet intégrationniste en déroute” (1995 : 3-4).

[27] A remarquer que si les mouvements d’émigration ont probablement été la première manifestation du nationalisme noir aux Etats-Unis, la plupart des Noirs se montraient sceptiques car ces mouvements ont d’abord été organisés et mis en place par des Blancs. Par exemple, l’American Colonization Society (ACS), créée par le Congrès en 1817, était soutenue par de nombreux hommes politiques de l’époque. Les Noirs libres craignaient que ce groupe financé et dirigé par des Blancs ne cherche en définitive à déporter tous les Noirs libres pour permettre à l’esclavage de se poursuivre plus facilement. Ce fut l’ACS qui acquit (avec les fonds du Congrès) la terre baptisée “Liberia”. Au déclenchement de la guerre civile américaine, 13 000 Africains-américains avaient été transportés au Liberia (Pinkney : 16-22). Il serait hors sujet d’aborder ici les problèmes d’exploitation, de classe et de colonisation posés par cette appropriation d’un territoire africain.

[28] L’AME a été créée en 1786 par Richard Allen, ancien esclave. “Ce fut le signal du lancement des églises chrétiennes noires autonomes aux Etats-Unis”, selon Pinkney, qui souligne qu’auparavant les Noirs chrétiens pratiquants, fréquentaient les églises blanches, dans les zones ségréguées (1976 : 17).

[29] La mère et l’oncle de Farrakhan, qui étaient des Barbades, ainsi que son père, jamaïcain, étaient tous des “garveyites” (Gates, 1996 : 146, 148). Le père de Malcolm X, pasteur baptiste tué lorsque Malcolm avait six ans, était également un partisan de Garvey (Pinkney, 1976 : 65).

[30] Curieusement, le seul élément de “retour en Afrique” présenté par Farrakhan actuellement semble être un plan de rapatriement pour les criminels noirs, proposé par le Black Caucus au Congrès, pratiquement le contraire de la position de Garvey qui disait que “…nous ne voulons pas de tous les Nègres en Afrique. Certains ne sont pas bons ici, et ne seront évidemment pas bons là-bas.” (A. J. Garvey, 1968, cité dans Pinkney : 47). Selon un membre du Caucus, Farrakhan recommanda la déportation des “prisonniers et drogués en Afrique comme solution au chaos du ghetto –et fut applaudi pour avoir offert des alternatives innovatrices au lieu de solutions banales” (cité dans Henry, 1994 : 2).

[31] Plus tard, il écrivit que le “croisement racial conduirait à la destruction morale des deux races, et à l’émergence d’une caste hybride qui n’aura aucune position sociale ou morale pour porter un jugement moral d’importance dans la vie et les affaires de la race humaine” (cité dans A. J. Garvey, 1968, cité dans Pinkney : 48).

[32] L’expression “Black power” fut créée par Stokely Carmichael : “le concept du Black Power repose sur un principe fondamental : avant qu’un groupe ne puisse s’intégrer dans la société libre, il doit d’abord resserrer ses rangs… (pour) fonctionner efficacement à partir d’une position de négociation forte dans une société pluraliste” (Carmichael et Hamilton, 1967, cité dans Pinkney : 64).

[33] Le parti des Black Panthers pouvait être considéré comme un groupe nationaliste révolutionnaire noir. Comme le fait remarquer Pinkney, Huey Newton qui, avec Bobby Seale, créa les Black Panthers en 1966, “considérait le parti comme l’héritier de l’Organisation de l’unité afro-américaine de Malcolm X” (p. 98). Ils divergeaient des nationalistes culturels, notamment en ce qui concerne la race (pour Seale, nationalisme culturel était égal à racisme des Noirs), les considérant comme des réactionnaires et un obstacle à la libération des Noirs. “Ils étaient tellement pris dans ce nationalisme culturel qu’ils haïssaient les Blancs simplement en raison de la couleur de leur peau”, disait Seale, pour expliquer la décision qu’il avait prise d’abandonner l’Association afro-américaine à laquelle il appartenait lorsqu’il était étudiant (Seale 1970, cité dans Pinkney : 123). “Le nationaliste culturel se réfugie dans quelque attitude ou culture africaine ancienne et refuse de prendre en compte ces fameuses forces en action dans son propre groupe et dans le monde en général… Nous (les Black Panthers), nous n’éprouvons aucun besoin de nous réfugier dans le passé, bien que nous respections notre héritage africain”, écrit Newton en 1969 (cité dans Pinkney : 123). Linda Harrison, de l’East Oakland, branche californienne du Parti des Black Panthers, résume ainsi leur opinion sur cette idéologie rivale : “le nationalisme culturel s’exprime de plusieurs façons, mais toutes ces formes d’expression reposent essentiellement sur un fait : un refus et une méconnaissance universels des réalités économiques, sociales et politiques actuelles et la prédominance du passé comme cadre de référence. Et le nationalisme culturel est le plus souvent basé sur le racisme. Tout ce qu’on entend, c’est “hais le sale blanc” et “tue le sale blanc” (1969, cité dans Pinkney : 124).

[34] Le projet de loi Conyers, introduit à la Chambre des Représentants en février 1995, est connu sous l’appellation H. R. 891-Commission to Study Reparation Proposals for African Americans (Commission d’étude des propositions de réparation à l’intention des Africains-américains), et doit étudier l’impact de l’esclavage aux Etats-Unis entre 1619 et 1865 et faire des recommandations en vue de “solutions à adopter”. La loi fédérale de 1994 sur le crime est un exemple frappant de condamnation raciste et de discrimination sociale aux Etats-Unis. Par exemple, cette loi prévoit qu’une personne arrêtée pour la première fois en possession de 5 grammes de crak écopera de cinq années de prison ; dans le même cas, mais avec de la cocaïne, elle n’encourt aucune peine de prison (Caravan, 1995).

[35] C’était peut-être par respect pour un public qu’il savait comprendre beaucoup de soldats, de combattants de la guerre froide (par exemple, Farrakhan, 1996a : 3). Il est intéressant de remarquer que l’article n°10 de “Ce que croient les musulmans” de la Nation de l’Islam stipule que les membres ne doivent pas être forcés à participer à des guerres qui prennent la vie humaine car “nous n’avons rien à y gagner à moins que les Etats-Unis acceptent de nous donner le territoire qu’il nous faut et pour lequel beaucoup d’entre nous auront une raison de se battre” (NOI, “le Programme musulman” : 3).

[36] Dans son allocution lors de la Marche, dont les trois thèmes étaient “repentir, réconciliation et responsabilité”, Farrakhan a repris cette idée selon laquelle il appartenait à l’homme de diriger :

“Notre appel, qui s’adresse d’abord aux hommes noirs pour qu’ils se mettent debout et assument ce nouveau sens élargi de la responsabilité, est fondé sur la prise de conscience que la force et les ressources de la famille ainsi que la libération du peuple en dépendent -vu que certains des problèmes les plus graves de la communauté noire sont ceux que posent les hommes noirs qui ne sont pas debout. Le père attentionné et responsable au foyer, la jeunesse masculine responsable et tournée vers l’avenir, la sécurité de et dans la communauté, la qualité des relations de genre, la capacité de la famille à éviter la pauvreté et à assurer l’épanouissement de ses différents membres : pour tout cela, il faut que les hommes noirs se mettent debout…” (Déclaration de la Marche du million d’hommes, 1995 : 2).

[37] Le fait que les femmes soient des utérus sacrés signifie pour moi que le contrôle des naissances et l’avortement seraient limités dans l’idéologie de la NOI. Je n’ai pas trouvé de références précises concernant ces questions dans les documents actuels de la NOI, bien qu’il y ait des références concernant les interdictions passées. Ross, citant un rapport de 1977 de Littlewood, signale que dans les années 60, quand l’avortement était encore illégal, “plusieurs cliniques pratiquant le contrôle des naissances furent envahies par des musulmans noirs associés à la Nation de l’Islam, qui publièrent des dessins dans Muhammad Speaks montrant des bouteilles de pilules contraceptives marquées d’un crâne et d’os croisés ou de tombes de bébés noirs avortés” (1993 : 153). Pendant les années 60, des groupes comme la Urban League et la NAACP étaient contre le planning familial et considéraient la reproduction comme un moyen de gagner le pouvoir, écrit Ross, ajoutant que certains nationalistes culturels comparaient également le contrôle des naissances au génocide : “la conférence du Black Power… en 1967, organisée par Amiri Baraka, adopta une résolution contre le contrôle des naissances.” Seuls les Blacks Panthers étaient en faveur des “avortements et des contraceptifs libres sur demande” (Ward, 1986, cité dans Ross : 153) bien que toutes les factions du groupe ne furent pas du même avis.

[38] “Nous voulons une éducation égale –mais des écoles séparées jusqu’à l’âge de 16 ans pour les garçons et de 18 ans pour les filles sous réserve que les filles soient envoyées dans des universités et des collèges pour femmes,” stipule l’article n°9 de “Ce que veulent les musulmans” (NOI, “le Programme musulman” : 2).

[39] Pour avoir plus de détails sur la version de la NOI à propos de cette polémique, voir la série en trois parties, “Racism and the Anti-Farrakhan Jewish Rage”, disponible sur le site web de la NOI. Egalement disponible sur le site de la NOI, un document de quatre pages intitulé “Farrakhan and the Jewish Rift: How it all Started” (1994). Pour une analyse de l’état des relations entre Noirs et Juifs aux Etats-Unis, voir Jews and Blacks: Let the Healing Begin de Cornel West et Michael Lerner (Plume, 1996), Hooks (1995a) et Eisenstein (1996).

[40] Le 22 août 1996, le Président américain Bill Clinton promulgue la Personal Responsibility and Work Opportunity Conciliation Act portant amendement du programme de bons de nourriture et abolissant l’aide aux familles avec enfants à charge (AFDC). Cette “réforme” préconise l’abstinence ; oblige les mères adolescentes célibataires allocataires à vivre dans des foyers sous la supervision d’adultes ; oblige les mères célibataires allocataires à fournir des renseignements sur l’identité du père et refuse la plupart des allocations aux immigrés (légaux ou non). La loi limite également les allocations dans le temps et demande à certains allocataires de “payer” ces allocations en travaillant gratuitement. Les objectifs déclarés de cette loi était d’“empêcher ou de réduire les grossesses hors mariage et de favoriser la constitution et la préservation des familles classiques” (H. R. 3734, Sec. 103, Titre 1 : Block Grants for Temporary Assistance for Needy Families.

Traditionnellement, la question de l’assistance économique aux femmes est vue à travers le prisme des stéréotypes concernant la sexualité des pauvres et une “pathologie” des “classes inférieures”. Les bénéficiaires de l’assistance publique sont taxées de femmes paresseuses aux appétits sexuels incontrôlables, à peine instruites, qui pondent pour essayer d’obtenir toujours davantage d’allocations : des délinquantes décidés à profiter du dur labeur des honnêtes contribuables. Mais c’est le racisme qui a probablement joué le plus grand rôle dans ce débat. Beaucoup se sont représentés sans doute la “reine des allocations”, expression regrettable de Reagan, sous les traits d’une grosse femme noire, pipelette, flanquée d’une marmaille.

En 1965, Daniel Patrick Moynihan, sous-secrétaire au Travail, écrit un rapport désormais tristement célèbre dans lequel il tente d’expliquer la hausse des allocations AFDC chez les femmes noires, malgré la baisse du chômage chez les hommes noirs. Il conclut que la supériorité des femmes sur leur mari est la cause de l’effondrement des familles noires : les hommes, selon Moynihan, sont méprisés et le matriarcat est responsable de la pauvreté des Noirs. L’AFDC fonctionnait comme une subvention pour familles éclatées et facilitait le renversement du rôle des genres dans la communauté noire, disait-il (Peterson et Brown, 1994 : 96-98). En réalité, les allocataires sociaux dans les années 1990 sont surtout des enfants (en 1994, sur 14,2 millions d’allocataires, 9,6 millions étaient des enfants) et les femmes fuyant la violence conjugale (82 % des femmes recevant une forme d’assistance ou une autre avaient été victimes “de blessures physiques ou sexuelles graves”) (Livre vert de 1996, U. S. Ways et Means Committee, p. 2 : National Organization for Women (1996) Mises à jour des lois, 13 septembre, p. 5).

[41] L’Université Howard, fondée en 1867 et située à Washington D. C., est une université prestigieuse “traditionnellement noire” qui, d’après sa publicité, se vante de “produire plus d’Africains-américains avec des diplômes supérieurs que n’importe quel autre établissement au monde”.

[42] Reed s’en prend également aux féministes noires pour leur “position contre le mélange des races” dont il fut témoin lors d’une conférence sur les questions de genre, remarquant spécifiquement leurs commentaires “sales et vulgaires” et leurs petits sourires narquois au sujet du mariage de Clarence Thomas avec une femme blanche (1995 : 120).

[43] Concrètement, ces accusations sont souvent faites contre l’enseignement. Pour avoir plus de détails sur la Christian Right et son action de censure des documents pédagogiques jugés inadaptés, voir par exemple : People for the American Way (1996) “Teaching Fear; The Religious Right’s Campaign against Sexuality Education”, document de 18 pages ; NARAL (1996) “The Right Wing in the Classroom: The Rise of Fear-Based Sexuality Education”, document de quatre pages ; et Nation Alert (1994) “Censorship, Education, and the Religious Right”, octobre, vol.1, n°8, document de cinq pages. Tous sont disponibles sur Internet.