Sénégal: "Homophobie et manipulation politique de l’Islam"

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"Depuis le début du mois de Février 2008, une vague d’homophobie, sans précédent frappe le Sénégal," explique Codou Bop.
Depuis le début du mois de Février 2008, une vague d’homophobie, sans précédent frappe le Sénégal. En réaction à un dossier de presse sur l’homosexualité au Sénégal, des imams, des collectifs d’associations religieuses musulmanes, des hommes politiques connus pour leurs positions fondamentalistes et des journalistes, mènent une croisade extrêmement virulente contre la prétendue « dégradation des mœurs et le non-respect des valeurs religieuses ». Cette réaction fait suite à la publication dans un magazine people paru début février 2008, d’un article sur un prétendu mariage entre deux homosexuels, visant selon son directeur de publication, à «alerter les autorités sur la montée de l’homosexualité chez les jeunes ».
Le lundi 4, aux aurores, la Division des Investigations Criminelle (DIC) arrête une dizaine de personnes présentes à la cérémonie et une célèbre cantatrice, les garde en détention pendant quatre jours, puis les libère sans explication.

Se déchaine alors une hystérie homophone conduite par le président d’un parti politique fondamentaliste et une quinzaine d’organisations musulmanes regroupées dans le Collectif des Associations islamiques du Sénégal (CAIS). Dans un communiqué, le CAIS dénonce “une montée de l'homosexualité au Sénégal" et proclame que "depuis quelques années, des lobbies homosexuels mènent un offensif tout azimut de nature à déstabiliser nos sociétés. La dernière escalade de cette insidieuse offensive des homosexuels a abouti à une scandaleuse célébration d'un mariage contre-nature, portant gravement atteinte à l'équilibre de nos valeurs morales et à la stabilité de notre pays". Le Collectif poursuit en appelant les autorités à « lutter contre l’homosexualité avant qu'il ne soit trop tard".

Tout le mois de février, l’affaire fait la une des médias. Des émissions et des débats sur l’homosexualité dans lesquels interviennent des sociologues, des islamologues, des juristes et des psychologues sont quotidiennement organisés. Les citoyens ordinaires expriment leurs positions dans les courriers de lecteurs ou dans les émissions interactives. L’examen de leurs réactions révèle que si la grande majorité des intervenants sont ouvertement homophobes et demandent l’application de la loi, un certain nombre professe, cependant, le respect du droit à l’orientation sexuelle.

Mais une analyse plus fine des actes posés depuis quelques années par les islamistes sénégalais révèle une stratégie déjà utilisée dans d’autres affaires du même genre, qui toujours se déroule dans un contexte de crise économique et sociale et qui cible des groupes vulnérables dont la mobilisation pour la promotion de leurs droits économiques ou sexuels commençait à porter des fruits. Il s’agissait des femmes , aujourd’hui ce sont les homosexuels, catégorie encore plus vulnérable car victime d’un profond stigmatisme social. La manœuvre utilisée est toujours la même. Un fait d’actualité susceptible de déclencher la vindicte populaire est sélectionné, une cible est désignée en l’accusant de mener des actions contraires à l’Islam et aux valeurs morales ou de copier « les perversions des sociétés occidentales ». Ces mêmes islamistes manipulent les medias pour se rendre visibles comme défenseurs de la foi et de l’ordre moral (le leur, bien sûr) et présenter l’Etat comme faible ou complice.

Le prudent timing de leur attaque qui intervient le plus souvent à l’approche d’une échéance électorale constitue une autre caractéristique récurrente de leur stratégie.

Il faut souligner que lors des élections de 2007, la mouvance fondamentaliste, bien qu’alliée au régime en place, n’a pas obtenu 1% des voix des 95% de musulmans sénégalais dont ils se prétendent les champions. En mai 2008, auront lieu les élections locales, c’est l’heure de se positionner. C’est pour ces diverses raisons que les islamistes ont saisi cette opportunité fournie par le dossier de presse sur l’homosexualité au Sénégal et l’ont exploité jusqu’au bout, au risque de mettre en danger l’intégrité physique et morale des homosexuels.

I- Résumé des faits

Au début de février 2008, Icône, un journal de fait divers publie un dossier sur l’homosexualité au Sénégal dont l’article phare est un reportage sur un présumé mariage entre deux hommes, mais sans en préciser la date. Il est abondamment illustré de photos d’hommes au visage masqué. Déclarant avoir reçu des menaces de mort par certaines des personnes photographiées, le directeur de publication du magazine porte plainte.

Le 4 février 2007, dix personnes sont arrêtées pour « outrage à la pudeur et mariage contre nature », placées en garde à vue à la Division des Investigations criminelles. Sans explications des autorités, elles sont libérées quatre jours plus tard.

Dès sa publication, les medias s’étaient emparés du dossier. Des « spécialistes » de tous bord sont invités à donner leur opinion : perversion et refus des écritures saintes pour les religieux musulmans, maladie et déviation pour la plupart des psychologues, influence néfastes de la globalisation culturelle etc. ...

Pendant ce temps, toutes sortes de rumeurs courent dans la capitale sénégalaise. La DIC est soupçonnée d’avoir obligé les personnes arrêtées à subir des tests de dépistage du sida et les noms de personnalités politiques et religieuses ou de simples individus accusés d’homosexualité circulent. Un nombre important d’entre eux, recherché par la DIC, est obligé de fuir dans des pays limitrophes ou de se terrer.

Devant cette situation, de nombreuses organisations locales et internationales et des individus qui militent pour le respect des droits humains (y compris les droits sexuels et le droit à l’orientation sexuelle) s’élèvent contre le sort fait aux homosexuels. Ils rappellent que le Sénégal a signé en 1978 le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, qui stipule en son article 17 (1) que « nul ne sera l’objet d’immixtions arbitraires ou illégales dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d’atteintes illégales à son honneur et à sa réputation ». Ils demandent la dépénalisation de l’homosexualité au motif qu’elle pénalise des relations qui relèvent de la vie privée . En outre, cette loi discriminatoire est contraire aux dispositions de la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples qui stipule en son article 3 (1) que « toutes les personnes bénéficient d’une totale égalité devant la loi ».

Mais ces déclarations n’arrêtent pas la croisade pour la défense des bonnes mœurs, dont les organisateurs déroulent le plan :

· Appel à tous les imams du Sénégal à prendre comme thème de leur prêche du vendredi, la question de la dégénérescence des mœurs et de l’homosexualité.

· Démarrage de l’offense politique après la prière du vendredi suivant par l’organisation d’une grande marche de protestation contre "la dépravation des mœurs et la libération d'homosexuels" débutant à partir de la Grande mosquée de Dakar.

Il est évident que le choix des jours (vendredi, jour de prière collective pour les Musulmans), des lieux (mosquées), des orateurs (les imams et lettrés musulmans), des moyens de diffusion des messages (prêches et récitation du Coran) a été fait à dessein. L’objectif visé est de frapper les consciences en reliant leurs actions à l’islam. Mais les autorités interdisent la marche au motif de troubles à l’ordre public. Une quinzaine de protestataires sont interpellées puis libérées quelques heures après.

Néanmoins, les organisateurs ont atteint l’un de leurs principaux objectifs, c’est à dire se rendre visibles. Profitant de l’opportunité offerte par les cameras et micros des radios et télévisions qui couvraient la manifestation (opportunité dont ils ne bénéficient pas en temps ordinaire), le président du MRDS, chef de la croisade, a informé les Sénégalais que son parti prendra part aux prochaines élections locales qui auront lieu dans trois mois en mai prochain.

Trois jours après sa marche, le Collectif des associations islamiques du Sénégal, publie une pétition pour « inviter les forces vives du pays à faire face à ce qu’il considère comme des assauts répétés des ennemis de la foi et de la morale qui agressent sans gêne les valeurs sacrées qui constituent l’essence même des vertus les plus nobles de la société ». Les auteurs de la pétition constatent aussi que l'avènement de la pluralité des médias au Sénégal, a conduit à une plus grande dégradation des mœurs du fait de la « non-conformité des programmes de chaînes de télévision à nos réalités culturelles et religieuses ».

Dans le cadre de sa lutte, le COIS a également décidé de rendre visite aux ambassadeurs des pays qui prendront part au Sommet de la Conférence islamique qui doit se tenir à Dakar du 8 au 14 mars 2004, et de les informer sur la décadence des mœurs au Sénégal.

A ce stade de l’affaire, plusieurs faits doivent être notés :

· bien que cette affaire soit présentée comme une atteinte aux valeurs religieuses, l’Eglise catholique et ses fidèles ont montré une très grande discrétion.

· des homosexuels connus ont été agressés dans la rue.

· des jeunes gens dont le seul tort était de porter des bijoux (boucles d’oreilles et grosses chaînes) ou d’avoir un « comportement féminin » ont été pris à parti dans des quartiers populaires.

· ceux qui demandent le respect des droits des homosexuels sont taxés de « pédés » et même menacés.

Manipulation des faits et construction de l’homosexualité comme une nouveauté et une menace

L’événement qui fait tant de bruit et que le Collectif des islamistes et les médias présentent comme une actualité récente, a eu lieu en novembre 2006, soit 14 mois avant le déclenchement de la mobilisation anti homosexuelle. Madame Ndèye Marie Ndiaye Gawlo, une célèbre cantatrice sénégalaise qui avait assisté au prétendu mariage et qui avait été arrêtée et détenue pendant quatre jours en même temps que les homosexuels, l’a publiquement affirmé dans une interview accordée au journal « le Populaire»

Le Collectif assoit sa croisade sur l’affirmation que deux personnes de même sexe se sont mariées. Il n’est pas nécessaire de s’appesantir sur le sexe des prétendus mariés car la loi sénégalaise est claire à ce propos : un mariage ne peut concerner que des personnes de sexes opposés. De même la loi sénégalaise est très précise quant à l’effectivité d’un mariage. Il concerne deux personnes de sexes différents, unis par un officier d’état civil ou par une autorité religieuse ou traditionnelle. Aucune de ces dispositions n’est manifeste dans le « mariage » dénoncé par le Collectif des organisations islamiques du Sénégal, qui glosent sur l’échange d’alliance. Or le port d’alliance n’est connu ni dans les traditions sénégalaise ni dans l’islam. Il ne peut constituer en aucune façon, une preuve de mariage.

Le deuxième argument du Collectif des organisations islamiques du Sénégal est de présenter la poussée inquiétante de l’homosexualité au Sénégal comme une orientation sexuelle récente, inexistante dans l’Afrique traditionnelle ou qui résulterait d’un mimétisme de valeurs occidentales.

S’appuyant sur des sources anthropologiques datant des années 50 (Crowder, 1959) , une équipe de l’université Cheick Anta Diop (Niang, 2004) qui a mené une recherche sur les hommes qui ont des rapports sexuels avec des hommes , ont montré l’ancrage de cette pratique dans la société wolof.

En effet le Sénégal, première colonie française en Afrique subsaharienne, a connu une urbanisation précoce. Dans les communes de Rufisque, Gorée, Saint Louis et Dakar, de riches femmes d’affaires s’entouraient d’homosexuels/travestis qui jouaient le rôle les maîtres de cérémonie lors des fêtes familiales, y compris celles organisées à l’occasion de retour du pèlerinage à la Mecque. Ils sont comblés de cadeaux par leurs bienfaitrices qui les protègent également contre la stigmatisation ou les violences dont ils peuvent faire l’objet. De telles relations existent encore aujourd’hui. Les homosexuels sont ouvertement présents dans les cérémonies familiales ou jouent le rôle de maître de cérémonies lors de manifestations politiques ou sportives.

Mais avec la montée du conservatisme religieux, la société sénégalaise devient de plus en plus intolérante, ainsi que de plus en plus en hypocrite. Certes l’homosexualité n’a jamais été admise, cependant la campagne homophobe, qui met actuellement les homosexuels au ban de la société, doit inquiéter. En effet, sa démarche vise à dénier aux homosexuels sénégalais la qualité de citoyens que leur reconnaît la Constitution. Elle les prive également des droits et protections que la loi fondamentale accorde à tous les citoyens du pays, dont les homosexuels font partie. Dans sa lutte contre l’épidémie du sida, le gouvernement du Sénégal a fait des ouvertures en direction des homosexuels dont le taux de séroprévalence est relativement élevé comparé au taux officiel (21,5 % pour les premiers et 0,7 % pour la population générale). Malgré la faiblesse de l’ouverture gouvernementale et la modicité des ressources allouées aux actions qu’ils mènent pour réduire l’incidence du VIH dans leur communauté, les homosexuels sénégalais ont saisi l’opportunité pour s’organiser et mieux défendre leurs intérêts spécifiques.

Depuis longtemps, par crainte du rejet et de la violence, certains homosexuels mènent une double vie. Ils sont mariés, pères de famille, et fréquentent même les mosquées, tout en entretenant des liaisons avec d’autres homosexuels. De telles pratiquent ont contribué à la féminisation du Sida en Afrique, où les femmes, surtout celles qui sont mariées, constituent le groupe le plus touché par l’épidémie du VIH.

La campagne des mollahs sénégalais aura certainement des conséquences néfastes sur la situation des homosexuels, notamment sur leur intégrité physique et morale. Elle contribuera également à l’effritement de droits qu’ils ont mis longtemps à acquérir notamment le droit à la santé.

Positionnement politique

Le Sénégal est un pays laïc qui reconnaît le pluralisme politique et dans lequel les libertés démocratiques sont relativement respectées. Avec 94% de fidèles, la religion musulmane est la plus importante, mais 4% des Sénégalais sont Chrétiens et 2% disent appartenir aux religions traditionnelles. Si le code électoral interdit la constitution de parti politique sur une base religieuse, des personnalités ayant des programmes prônant ouvertement la constitution d’une république islamique ont pu, en alliance avec des partis politiques reconnus, participer à plusieurs campagnes électorales, se présenter comme candidats et obtenir l’élection de deux députes à l’Assemblée nationale. Le fait politique qui donne une signification particulière à la campagne homophobe menée par des groupes fondamentalistes est la tenue, en mai 2008, des élections locales. Les maires des villes et communes d’arrondissement et les dirigeants des conseils ruraux doivent seront élus à cette occasion. Ils seront donc en position de déterminer les politiques mises en œuvre au niveau local, d’où l’importance pour les islamistes d’être plus visibles pour augmenter leurs chances d’obtenir le vote des électeurs.

Les principaux ténors du Collectif des Associations islamiques du Sénégal (CAIS) avaient participé aux élections présidentielle et législatives de 2007, soit à la tète de leur parti ou dans une coalition. Pendant toute la durée de la campagne électorale, ils ont pu sillonner le Sénégal, bénéficier d’une couverture médiatique gratuite et tester leur programme politique, économique et social auprès des 94% de musulmans sénégalais dont ils se font les porte-parole. Ils n’ont même pas recueilli 1% des voix et leurs deux députés n’ont été élus que parce qu’ils se sont alliés avec le parti dominant. Avec un tel score, leurs chances d’occuper les postes de décisions restent minces. Ils avaient, par conséquent, besoin d’une cause, qui leur a été fournie par la médiatisation de l’affaire du prétendu « mariage » entre deux homosexuels.

L’actualité religieuse du Sénégal leur fournit également d’autres opportunités qu’ils ne veulent absolument pas manquer :

1- Le magal de Touba qui a lieu le 27 février et le soutien du chef de la confrérie mouride

2- La tenue au Sénégal du Sommet de l’Organisation de la Conférence islamique du 8 au 14 mars 2008 auquel participeront les chefs de la umma islamique. Parmi les leaders présents beaucoup professent une vision religieuse des plus conservatrices. S’ils sont correctement sensibilisés sur les efforts déployés par les chevaliers locaux de l’islam, ils ne manqueront probablement pas de mettre la main à la poche. Les candidats du COIS ont besoin de ce soutien financier pour les futures joutes électorales. L’espoir de recevoir des fonds a certainement influencé leur décision de rendre visite aux ambassadeurs des pays participant au sommet de l’OCI.

A l’instar d’autres pays où des islamistes sont parvenus à conquérir les suffrages des populations qui aspirent à des conditions de vie meilleure, le contexte économique et social du Sénégal peut leur sembler favorable. Au plan économique, le Sénégal connaît une profonde crise qui en 1981, l’a contraint à accepter la mise en œuvre de politiques d’ajustement structurel sous le contrôle des institutions financières internationales. Ces politiques ont eu pour résultat l’aggravation des conditions de vie de la grande masse de la population. Selon les données du Ministère de l’Economie et des Finances, 57% des ménages sénégalais vivent en dessous du seuil de pauvreté . Par ailleurs, le rapport sur le développement humain du PNUD classe le Sénégal au 160e rang sur 175 , soit dans le lot des pays à " faible développement humain ".

Si ce triste bilan économique résulte des faibles performances de l’économie nationale et du poids de la dette internationale, il est en partie imputable au niveau très élevé de la corruption au Sénégal, comme en témoigne la section sénégalaise de Transparency International, qui le place à la 70e place sur 163 pays . Devant cette situation, de nombreux Sénégalais cherchent refuge dans la religion ou dans les traditions. Ainsi, qu’elle soit musulmane ou chrétienne, la religion joue un rôle de plus en plus central dans la vie des Sénégalais au niveau individuel et collectif.

Aujourd’hui, un nombre croissant de Sénégalais, les jeunes surtout, sont attirés par le discours fondamentaliste qui leur fait croire que la religion est la réponse aux problèmes économiques et sociaux qu’ils rencontrent. Cette crise économique, politique et sociale devenue endémique depuis les années 80, favorise l’apparition et la consolidation de l’islam politique. L’université et les lycées des grandes villes regorgent de jeunes filles voilées et de jeunes gens barbus.

Le chapelet est devenu un accessoire que l’on exhibe de façon ostentatoire pour confirmer son identité religieuse. Or, le Sénégal été en contact avec l’Islam depuis le 9e siècle, mais la grande majorité des Musulmans ne maîtrisent pas encore les textes sacrés tels que le Coran ou la Shari’a dont l’interprétation est monopolisée par des lettrés qui en professe une lecture des plus conservatrices. Malgré ceci, la tolérance religieuse y a toujours existé, car l’islam sénégalais est de type soufi et confrérique, le chef de la confrérie faisant le lien entre Dieu et le fidele. Mais ce pays est aujourd’hui la proie de forces conservatrices qui profitent du dénuement des populations, de l’ignorance, et de l’incapacité de dirigeants affairistes et corrompus pour l’instrumentaliser dans l’objectif d’accéder aux postes de décision.

Leur démarche n’est pas nouvelle. Le mouvement des femmes sénégalaises garde en mémoire la campagne organisée dans les années 90 par les mêmes individus et organisations pour les priver de leurs droits citoyens. La mobilisation et la visibilité du mouvement féminin au sein de la société civile sont unanimement reconnues. Dans l’étude prospective « Femmes Sénégalaises à l’Horizon 2015 » entreprise en 1993 par le Ministère de la Femme, de l’Enfant et de la Famille, les conclusions avaient porté sur la centralité des femmes dans la famille et dans la société. Selon cette étude, aujourd’hui, les femmes sont les « forces du changement au Sénégal » à condition qu’une politique volontariste visant à éliminer les inégalités entre les sexes soit menée par l’Etat. Les femmes sénégalaises se mobilisaient alors pour le changement du code de la famille pour la parité dans la famille et dans la cité

Incapables d’imaginer une société dans laquelle les femmes jouiraient de droits égaux à ceux des hommes, les mêmes islamistes qui, aujourd’hui font la chasse aux homosexuels, étaient montés au créneau. Ils mirent en place une organisation appelée Comité Islamique pour la Réforme du Code de la Famille au Sénégal (CIRCOFS) qui exigeait l’adoption d’un Code du Statut personnel applicable uniquement aux Musulmans. S’appuyant sur une lecture extrêmement répressive de la Shari’a, ce code demandait la création de tribunaux islamiques, la lapidation des femmes adultères et l’amputation des membres des voleurs.

Comme dans leur présente campagne homophobe, ils présentaient l’actuel code de la famille qui régit les citoyens sénégalais, sans distinction religieuse et les femmes qui militent pour la défense de leurs droits, comme des « féministes occidentalisées » qui cherchent à dévoyer la « famille » sénégalaise.

Ils utilisèrent les médias, cherchèrent le soutien des autorités religieuses coutumières et politiques. Mais ils échouèrent dans leur tentative car les organisations de femmes menèrent la résistance avec le soutien des associations de défense des droits humains, des syndicats et toutes les organisations militant pour la promotion des droits des femmes. Le chef de l’état fit une déclaration officielle dans laquelle il s’engageait à ne jamais reconnaître ce Code du Statut personnel applicable uniquement aux Musulmans. Mais ce n’est qu’une victoire dans la bataille menée par les islamistes pour une société dans laquelle les femmes n’ont de place que dans la maison, sous le contrôle des hommes.

En fin 2007, une autre affaire de mœurs avait défrayé la chronique. Une cassette vidéo filmée dans une boite de nuit montrait des jeunes femmes participant à un concours de danse que les bien-pensants ont qualifiées de « pornographiques ». L’affaire « Guddi Town » était née. La police arrêta les danseuses, qui furent jugées et libérées avec sursis.

Encore une fois, les croisés de la foi se mobilisèrent dans des campagnes de presse, l’affichage de posters avec les photos des danseuses, firent déclarations enflammées contre les « ennemis de la religion et des valeurs morales ». L’une des organisations membre du Comite des organisations islamiques du Sénégal se constitua partie civile lors du procès.

Dans l’affaire de Guddi Town, les faits furent travestis. Comme pour l’affaire des homosexuels, ils furent présentés comme actuels, or ils avaient eu lieu au moins un an avant que le public n’en prenne connaissance. Ils s’étaient aussi déroulés dans un lieu privé et avaient concerné des adultes qui n’avaient pas été contraints.

Les faits furent présentés comme une nouveauté de nature à mettre en danger la morale ou la jeunesse sénégalaise. Or tous ceux qui vu les danses africaines, les danses sénégalaises en particulier, savent qu’elles n’ont rien de pudique. De plus, c’est généralement lors des danses publiques où les danseuses exhibent leurs dessous, dont les ornements feraient pâlir un prêtre, que la plupart des enfants sénégalais voient pour la première fois de leur vie, les parties génitales d’une femme. On se contente d’en rire.

Or la société sénégalaise contient des tares autrement plus sérieuses. Parmi elles, des crimes, de graves violations de droits de femmes et d’enfants contre lesquels « les défenseurs de la famille et des valeurs religieuses et morales » n’ont pas encore fait entendre leur voix.

D’abord l’abjecte pauvreté dans laquelle vit la majorité des familles sénégalaises ne les a pas encore amené à donner leurs propres biens ou à lever des fonds pour leur venir au secours.

Chaque année, des milliers de fillettes âgées de moins de 10 ans, sont données en mariage. Certaines sont mortes vidées de leur sang à cause de la brutalité du mari lors du premier rapport sexuel . D’autres perdent la vie en accouchant car leur corps d’enfant n’est pas prêt pour la maternité. Les défenseurs des valeurs morales ne se sont pas encore mobilisés pour lutter contre le mariage forcé.

Pas un mot n’est proféré ou une marche organisée en faveur des petits talibés mendiants certains âges de 5 ans à peine qui passent leurs journées à sillonner les rues des villes pour ramener de l’argent à leur maître. Selon un rapport du Département d’Etat des Etats Unis , “bien que les abus commis sur les talibés soient largement connus et débattus, il n’y a eu que trois marabouts arrêtés pour ce type d’abus dans le courant de l’année. En juin, un talibé dont l’âge était compris entre 10 et 15 ans s’est suicidé, après avoir été violemment battu par son marabout pour s’être enfui et être retourné dans sa famille. Toujours au mois de juin, un talibé âgé de 14 ans et deux complices ont été arrêtés pour le meurtre d’un marabout. Selon ce rapport dans le même mois, un maître d’école arabe a été accusé de pédophilie sur l’un de ses talibés âgé de 15 ans.».

Des petites filles ont été violées par le maître de l’école coranique qu’elles fréquentaient. En 2000, la presse avait signalé un viol collectif de 5 petites filles par le maître d’école coranique dans le quartier des HLM à Dakar. Le rapport du Département d’Etat des USA déjà cité révèle qu’en 2006, « un éminent professeur d’Arabe de Mbour a sérieusement battu la femme de son frère, laquelle était enceinte, suite à un différend portant sur une succession. Le 30 août de la même année, une fillette de 13 ans a déclaré qu’elle avait été violée par le marabout qui possédait la maison où elle vivait avec sa mère ; le marabout a nié cette accusation. »

Les violences contre les femmes ont pris des proportions considérables, certains maris s’appuyant sur certaines sourates du Coran pour s’autoriser à battre leur femme.

Le Collectif des Associations islamiques du Sénégal et ses avatars n’ont pas encore jugé ces crimes bien plus graves que des danses pornographiques ou un échange d’alliance entre deux hommes, homosexuels, dignes de leur attention.

Mais à travers un discours immuable sur la nécessité d’instituer la loi islamique parce que, disent-ils, la grande majorité des Sénégalais sont musulmans, ils encouragent la division entre musulmans et adeptes des autres religions. Ils prêchent la haine, stigmatisent des groupes de citoyens, des femmes, des homosexuels, des danseuses et cherchent à faire croire à la population que ces groupes n’ont pas de droits.

Beaucoup de musulmans Sénégalais, à l’instar des croyants de toutes les religions, travaillent à l’instauration d’un islam progressiste, centré sur les valeurs de justice, d’amour et d’égalité. C’est à l’un deux que sera empruntée la conclusion de cet article « L’argument souvent brandi, qui consiste à dire que la majorité des Sénégalais est de confession musulmane, est dangereux en ce qu’il porte atteinte à la liberté religieuse. En effet, quelle est l’autorité habilitée, et selon quels critères, pour établir l’islamité d’un individu ? Le Coran nous enseigne qu’ « Allah Seul connaît le tréfonds des cœurs ». S’ériger en autorité de certification de l’islamité des uns et des autres, n’est-ce pas une certaine manière de détourner les prérogatives divines? … Il existe des règles pour entrer et jouer en politique. Le sacré doit être tenu à l’écart du profane. Certes, beaucoup de Sénégalais sont musulmans et ne connaissent pas leur religion, mais cela ne saurait légitimer la prise en charge de leurs problèmes sociaux par des religieux pour la seule raison qu’ils sont présumés connaître la religion et travailler dans leur intérêt. Cette manière de chercher à accéder au pouvoir procède d’une vision à la fois candide, réductrice et révolue » .

Par: CODOU BOP

Mme Codou Bop, Sénégalaise, est journaliste et chercheure sur les questions relatives aux droits des femmes. Elle s’intéresse plus spécifiquement aux droits sexuels et reproductifs des femmes, à l’Islam et droits humains des femmes et au trafic des êtres humains, des femmes notamment. Elle coordonne le Groupe de Recherche sur les Femmes et les Lois au Sénégal (GREFELS), et le bureau de coordination régionale pour le région d'Afrique et le Moyen-Orient du réseau Women Living Under Muslim Laws (Femmes sous lois musulmanes).