Liban: Le cinéma divise le Liban

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Mediarabe
L’interdiction de la diffusion du film Persepolis révèle l’ampleur de l’influence iranienne.
Quel lien existe-t-il entre la culture et la politique ? Ou entre l’identité et l’appartenance ?
Le film franco-iranien Persepolis, primé au festival de Cannes, vient de faire les frais des divisions interlibanaises. Il a été censuré et interdit par la Direction Nationale de la Sûreté Générale (DNSG), dirigée par un proche du Hezbollah.

Le film d’animation Persepolis (de Marjane Satrapi) avait déjà été très critiqué par les mollahs de Téhéran, qui l’ont jugé hostile à la Révolution islamique. Mais son interdiction au Liban prend un autre goût, car elle renforce les divisions interconfessionnelles et elle amplifie les divergences déjà béantes. Elle a cependant le mérite de révéler, à sa juste valeur, l’influence de l’Iran sur le pays. Ceux qui prétendent être « les gardiens du temple » se montrent ainsi plus soucieux de l’image de l’Iran que de celle de leur propre pays.

En effet, depuis les accords de Taëf (novembre 1989), qui ont laissé croire à la fin de la guerre et qui ont occulté l’occupation syrienne, la Sûreté Générale, traditionnellement dirigée par un chrétien (jusqu’en 1998, la DNSG avait toujours eu comme directeur un homme de confiance du président de la République) a été confiée à des officiers proches du Hezbollah et de la Syrie, dont l’une des missions était de placer les fonctionnaires issus du Mouvement Amal et du Hezbollah aux postes clés. A l’époque, les milices étaient censées se dissoudre dans l’Etat libanais, mais les deux partis chiites avaient gardé leurs armes au nom de la libération du Sud-Liban, et ont infiltré l’Etat et ses institutions pour mieux les soumettre.

Le général Jamil Al Sayyed, imposé à la tête de la DNSG par le Hezbollah et par son parrain syrien (décembre 1998, après l’élection du pro-syrien Emile Lahoud à la Présidence), devait ainsi s’occuper du Renseignement intérieur pour étouffer toute tentative d’émancipation. Il avait la charge, entre autres, des postes frontières et des passeports. C’est ce service qui laissait entrer au Liban des combattants et des étudiants venus renforcer la mouvance islamiste à Denniyeh (2000) puis plus récemment à Nahr El-Bared, mais aussi des Iraniens venus entraîner le Hezbollah. Enfin et surtout, il a toléré, voire couvert, le passage de centaines de milliers d’ouvriers syriens qui ont colonisé et pillé le Liban durant une quinzaine d’années. Avant de se retrouver en prison, pour son rôle supposé dans l’assassinat de Rafic Hariri (février 2005), Jamil Al Sayyed avait lui aussi censuré plusieurs films, à l’exemple de l’ouvrage « Civilisées », une œuvre de la réalisatrice libanaise Randa Chahhal Sabbagh, interdit en l’an 2000.

Sorti sur les écrans parisiens le 26 avril 2000, le film « Civilisées » avait été présenté au Festival de Venise où il a décroché le prix de l’Unesco. Sa réalisatrice avait déploré à l’époque le comportement de la Sûreté générale qui a effectué des coupes d’une durée totale de 47 minutes, et imposé quatre « BIP » pour masquer des « gros mots ».

Le film retraçait la vie quotidienne de Beyrouth dans les années 1980, en plein guerre. La réalisatrice avait alors tenté de montrer certaines facettes cachées de cette guerre. Officiellement, le film a été censuré, puis interdit dans les salles libanaises, pour avoir évoqué une vie sexuelle « hors norme » de deux jeunes égyptiennes (lesbiennes) vivant au Liban. Le censeur libanais se voulait puritain. Il cherchait à démentir l’existence de l’homosexualité dans le pays. Mais en réalité, le message était d’ordre politique. Bien que nos deux égyptiennes qui vivaient au Liban sous les bombes, entretenaient des relations homosexuelles (Myrna Maakaron et Carmen Lebbos), mais ce qui leur a valu les foudres de la Sûreté Générale, c’est bien le message qu’elles ont voulu passer à travers l’ouvrage. Sous les bombes, assises sous le portrait de Gamal Abdel Nacer, le champion du nationalisme arabe, les deux héroïnes regardaient la transmission du match de l’Egypte pendant la coupe du monde de football. L’une d’elles s’était insurgée contre les pleures de sa complice : « toute la nation arabe a perdu : L’Egypte a perdu depuis la mort de Nacer, la nation arabe a perdu la Palestine, puis Jérusalem et elle est en train de perdre le Liban, et tu pleures la défaite de l’équipe de foot ? ». Ces propos, considérant l’occupation comme une perte, avaient irrité le régime syrien. Ses représentants au Liban avaient alors interdit le film.

Aujourd’hui, la censure qui frappe Persepolis est encore plus grave. Car elle confirme la capacité de nuisance du même censeur, bien après son retrait du Liban. Il y a laissé ses agents, dont le successeur de Jamil Al Sayyed, le général Wafiq Jezzini. Ce dernier, proche du Hezbollah, a regardé le film à travers le prisme iranien, et ne l’a pas apprécié. Selon une source libanaise, « Jezzini refuse de lui accorder une autorisation de diffusion, car le film donne une image de l’Iran plus mauvaise que sous le Chah ».

Pourtant, le ministre de la Culture, Tarek Metri, a dénoncé cette interdiction et affirme l’avoir évoquée en conseil des ministres, mardi 25 mars. Il a estimé que « le film n’est pas hostile à l’Iran, ni à l’islam », et ne trouve « aucune raison justifiant son interdiction ». Il a demandé au ministre de l’Intérieur, censé superviser la Sûreté Générale, d’intervenir pour autoriser le film.

Mais à l’heure actuelle, rien ne garantit que le ministre de la Culture, ou les gérants des salles de cinémas, puissent obtenir gain de cause. En 2006, le gouvernement n’avait pu imposer ses décisions à Jezzini, lequel était défendu par le président du Parlement Nabih Berri et par le Hezbollah. En effet, dans un souci sécuritaire, et pour renforcer le contrôle aux frontières, le ministère de l’Intérieur avait décidé d’informatiser tous les postes frontières et de centraliser instantanément les données. Jezzini avait alors considéré que « la mesure visait exclusivement à empêcher les travailleurs syriens d’entrer et de sortir à leur guise du Liban », et avait refusé de l’appliquer. Un bras de fer de plusieurs semaines a failli tourner à l’affrontement. Le gouvernement avait essayé de limoger le « fonctionnaire rebelle », en vain. Le veto du Hezbollah et de Nabih Berri l’avait protégé.

L’affaire de Persépolis suscite une vive polémique au Liban. Le pays le plus ouvert de la région, et qui est considéré comme son « phare culturel » et « le trait d’union entre l’Orient et l’Occident », se divise autour de la question identitaire et d’appartenance. Plusieurs personnalités et des partis politiques ont dénoncé l’interdiction du film. Le Parti socialiste progressiste estime que « la décision exprime une grave ignorance culturelle du service concerné, mais révèle aussi l’importance de l’influence de l’Iran sur certaines institutions de l’Etat libanais ».

Par: Khaled Asmar

26 mars 2008