Mondiale: Abou’l walid muhammed ibn rochd alias Averroes (1126-1198)

المصدر: 
Le Quotidien Oran
Ibn Rochd: Une véritable wikipédia...humaine
«L’aveugle se détourne de la fosse où le clairvoyant se laisse tomber». -- Ibn Rochd.
Abou al-Walid ibn Rochd, alias Averroès, appartient à une grande famille de lettrés parmi lesquels des juristes et des théologiens. Son grand-père était un grand cadi (juge) à Cordoue. Il étudia au sein de la cellule familiale le Coran, la Tradition et le droit musulman. Ayant acquis son autonomie et son indépendance, il se mit à étudier les mathématiques, la physique et la médecine.

A 45 ans, il exerça, à son tour, la fonction de cadi à Séville en 1169 puis à Cordoue en 1171. Il a pu réformer l’administration de la justice à Marrakech (Maroc) où il rendit l’âme en 1198. En 1182, il devient le médecin attitré du calife Abu Yakub Yusuf de Cordoue. Très passionné par la philosophie, il lui consacra l’essentiel de ses études, particulièrement à celle d’Aristote dont il fut un admirateur et un grand commentateur et qui a fait sa renommée. Il disait à propos du philosophe macédonien :

« Je crois que cet homme (Aristote) a été [...] un modèle que la nature humaine a inventé pour faire voir jusqu’où peut aller la perfection humaine en ces matières ».

Pour Thomas d’Aquin, Averroès est le seul Arabe qui a pu donner son nom à un courant philosophique européen: «l’averroïsme».

Averroès, libérateur de la pensée religieuse

Sa maîtrise de la culture arabo-islamique et son savoir encyclopédique de la pensée antique (grecque, latine, persane) ont fait de lui une grande figure intellectuelle de son époque. Il a marqué, de son empreinte et de manière durable, une intellectualité qui a rayonné plus en Europe occidentale qu’en Orient arabe, d’ailleurs tout comme Ibn Khaldoun.

Pour Claude Gagnon, Averroès n’avait pas la prétention de libérer l’esprit musulman de l’emprise de la foi. Il a voulu simplement libérer la pensée musulmane d’une double emprise :

1°/. Celle du juridisme trop étroit.

2°/. Celle d’une théologie faussement spéculative. Selon Averroès, Aristote pense que rien ne vient du néant. Le mouvement est éternellement continu. On retrouve cette idée dans le Coran : «Croyez-vous en Celui Qui est dans le ciel et est en mesure de faire choir la terre alors qu’elle bouge ». (1)

Le mouvement de la terre est, donc, éternellement continu. Ceci est non seulement annoncé dans le Coran mais confirmé, bien plus tard, par la science. Galilée fut le premier à découvrir la rotation de la terre sur elle-même et autour du soleil. Ce qui explique le jour la nuit et les quatre saisons de l’année. Une découverte qui a lui valu l’échafaud par l’Église pour propagation d’hérésie. De même que l’immortalité est attribuée à l’espèce et non à l’individu. C’est pourquoi, Ibn Rochd voulait séparer la Raison de la Foi. «Dieu, disait-il, ne peut m’imposer ce que ma raison ne peut accepter».

Il considère que les lumières de la Révélation ne sont accessibles qu’à l’intellect actif. Il a poussé loin ses analyses pour tenter de faire de la théologie une science rationnelle en se basant, particulièrement, sur l’appel récurrent du Coran à l’intelligence active.

Pour lui, la spiritualité est transcendance, recherche permanente de la Vérité. Elle doit suivre une approche éthique capable de discernement intellectuel que seule la Raison est à même de réaliser.

Foi et Raison concordent en Islam

Son souci premier a été de vouloir réconcilier la Foi et la Raison. De même qu’il a été une véritable arche entre les deux rives de la Méditerranée [né en Europe (Cordoue), mort au Maghreb (Marrakech)]. Cette idée de rapprocher les deux rives de notre Mer (et mère) est, plus que jamais, d’une actualité cuisante. La réunion de l’UPM (Union Pour la Méditerranée) qui a eu lieu, récemment, à Paris en est l’illustration. D’ailleurs, ne dit-on pas que seules les bonnes idées sont éternelles dans le temps et dans l’espace ? Peut-on même dire qu’il a été un «passeur» d’idées entre les deux Occidents : arabe et européen et une invite à vivre ensemble. Aucune société ne peut vivre seule en autarcie.

Chacune pense à un mode de « vivre ensemble » tout en préservant ses particularités afin d’éviter des crises éventuelles (identitaire, culturelle, politique...).

Cependant, son ouverture d’esprit et sa modernité déplaisaient aux autorités religieuses de son époque qui l’ont traité, d’ailleurs, d’hérétique. Il a dû s’exiler de Marrakech vers Cordoue. Ce qui ne l’a pas empêché de soutenir que la Raison équivaut, à peu près, à la Révélation en ce qu’elle conduit vers le Beau, le Bien et surtout la Vérité divine. La Raison, pour lui, est ce qu’est le GPS aujourd’hui en tant qu’indicateur pour empêcher l’homme de se fourvoyer dans les dédales d’un obscurantisme destructeur. C’est pourquoi les travaux d’Ibn Rochd sont on ne peut plus clairs, d’actualité dans le monde arabo-musulman vu la crise épidémique, endémique et persistante qui le secoue aujourd’hui.

Ibn Rochd est à l’origine du transfert d’un véritable trésor cognitif de la philosophie et de la science, en général, des «Maîtres grecs». La recherche du Savoir n’a pas attendu Ibn Rochd. Elle a commencé bien avant lui avec les califes abassides à Bagdad puis les Almohades à Cordoue (Andalousie). C’était l’âge d’or du monde musulman.

« Averroès, écrivait G. Sarton, doit sa grandeur à l’énorme remue-ménage qu’il a provoqué dans l’esprit des hommes pendant des siècles. L’histoire de l’averroïsme s’étale sur une période de quatre siècles, soit jusqu’au 14è siècle. Cette période mérite, peut-être, d’être appelée le Moyen Âge car elle est la véritable transition entre les méthodes de connaissances anciennes et modernes (2)».

Beaucoup affirment qu’Aristote n’est connu en Europe que grâce à la traduction latine faite sur la traduction arabe d’Averroès. Ce dernier a eu le mérite intellectuel à pouvoir concilier la philosophie d’Aristote avec la foi musulmane. Il est, ainsi, considéré comme l’une des grandes figures de la pensée islamique. Le cinéaste égyptien Youssef Chahine a adapté au cinéma la vie et l’oeuvre d’Averroès en 1997 sous le titre «Le Destin» qui a été primé au festival de Cannes. Le film dénonce l’intolérance religieuse mais prête, toute de même, à un certain optimisme.

L’esprit rationnel d’Ibn Rochd

Ibn Rochd a voulu montrer et démontrer la compatibilité entre la philosophie et la religion qui sont toutes deux sources de sagesse. La première (philosophie) est une théorie spéculative qui va à la découverte du Beau, du Bien et de la Vérité divine. Il relève que le Coran même recommande au fidèle une connaissance rationnelle de l’univers. Il se réfère, pour cela, au verset coranique: « Dis : sont-ils égaux ceux qui savent et ceux qui ne savent pas ? Seuls les doués d’intelligence se rappellent ».(3) Ce verset, à lui seul, montre la suprématie de ceux qui détiennent le savoir par rapport aux autres, à tous les autres.

Ibn Rochd confirme que l’Islam est une religion qui incite et insiste sur la recherche du Savoir afin d’approfondir la foi intérieure. « Lis au nom de ton Seigneur qui a créé toute chose, qui a créé l’homme d’une adhérence. Lis ! Et ton Seigneur est très noble, Qui a enseigné par la plume, a enseigné à l’homme ce qu’il ne savait pas »(4).

Ce verset et bien d’autres rappellent le fidèle à acquérir plus de connaissances pour adorer Dieu avec plus de luminescence. Et au Prophète (QLSSSL) de renchérir dans un Hadith avéré authentique : « La supériorité de l’homme instruit au-dessus du dévot est comme celle de la pleine lune, la nuit, au-dessus du reste des étoiles ».

C’est pourquoi, Ibn Rochd recommande d’éviter les mauvaises interprétations du Coran et de la Tradition. Ce qui pourrait être à l’origine de formation de sectes religieuses antagonistes qui peuvent blâmer les autres, qui n’ont pas les mêmes visions ni les mêmes convictions religieuses, sinon de les accuser d’infidélité et peut-être même d’hérésie. Ce qui pousse vers l’intolérance et, son corollaire, la violence que vit, hélas, aujourd’hui le monde musulman.

Ce dernier semble vivre une époque négative, voire une Histoire à rebours. Déjà au 12è siècle, notre penseur a mis en garde le monde musulman du danger de la perversion du Coran et de la Sunna parce que « la corruption du meilleur est capable d’engendrer le pire ». C’est pourquoi le rôle des savants est d’une importance cardinale. Ils ont la responsabilité morale d’enseigner un Islam authentique exempt de toute altération, encore moins de dépravation volontaire. La bonne interprétation ne peut être que l’aboutissement d’un effort constamment soutenu (el ijtihad el moutaouassal) et réactualisé. Averroès disait : « Il n’y a pas de contradiction entre la philosophie et la loi divine : celle-ci, au contraire, appelle à étudier rationnellement les choses. D’autre part, le Vrai ne peut contredire le vrai. On peut, donc, se proposer légitimement « d’unir le rationnel (el ma’qul) et le traditionnel (el manqoul) ». Ce programme est possible parce que la loi divine a un sens extérieur (dhahir) et un sens intérieur (el batine). Les hommes capables de science doivent pénétrer jusqu’à celui-ci (el batine) et le garder pour eux. Les autres se contentent du premier qui, précisément, leur est destiné ».

El Ghazali et Ibn Rochd, différences de vue mais pas d’esprit

Aujourd’hui, beaucoup d’intellectuels musulmans se réclament de son courant philosophique en matière de pensée religieuse. Ibn Rochd tient d’Aristote que le monde des idées est géré par le Logos en tant que Raison humaine incarné par le langage qui n’a rien à voir avec la logorrhée. Le logos exige une rationalité cohérente et logique pour être reçu et conçu par l’esprit humain. De ce fait, il entre en collision frontale avec la philosophie d’El Ghazali (1058-1111) qui considère qu’il n’y a pas de loi de la nature mais des volontés de Dieu. Pour ce dernier, la science doit s’éclipser devant la religion en ce que la force revient à Dieu et non à la nature, donc à l’Incréé et non à sa créature. Pour El Ghazali, la Raison est incapable d’expliquer scientifiquement l’existence de Dieu. La création du monde et l’immortalité relève du monde occulte ou « alam el ghaïb ».

Al Ghazali critique certains philosophes dans son oeuvre « Tahafout al falacifa » (Les Erreurs des philosophes) où il signale que :

«Les connaissances consacrées par la Raison ne sont pas les seules, il y en a d’autres auxquelles notre entendement est absolument incapable d’y parvenir.

Force est de les accepter quoique nous ne puissions les déduire à l’aide de la logique. Et il n’y a rien de déraisonnable de supposer qu’au dessus de la sphère de la raison, il y ait une autre sphère : celle de la manifestation divine ».

Ainsi, pour El Ghazali, il n’y a de vérité que la métaphysique. Son objet est inaccessible à la science. Ce à quoi, Ibn Rochd rappelle - à qui voulait l’entendre - que prétendre accéder à Dieu, au mystère de l’homme et du monde sans la raison comporte des risques de déraison, du fanatisme et surtout de passions délétères et dangereuses. Dieu (Gloire à Lui) le confirme dans Son Saint Livre :

« Parmi Ses serviteurs, seuls les savants craignent Dieu »(5).

Pour Ibn Rochd, la vraie religion consiste à adorer Dieu dans la luminescence du savoir qu’Il a toujours prôné et exhorté les fidèles à l’acquérir. Il a créé l’univers selon des lois mathématiquement immuables, donc accessibles à l’intellect actif et, par voie de conséquence, à la raison capable de comprendre, de mesurer, de classer les phénomènes naturels afin de rendre l’univers intelligible. C’est, peut-être, cela qui a conduit Ibn Rochd à s’intéresser aux mathématiques et à la physique.

De son temps, Ibn Rochd a voulu donner un sens à la recherche philosophique - autant dire scientifique - et une fusion sans confusion des principes de la connaissance sur la base du Hadith qui dit : « la première chose créée est l’intelligence ». Ce qui veut tout dire, particulièrement de nos jours où la force est non du côté de la puissance (militaire, par exemple) mais de la puissance du savoir à l’instar de l’Occident.

Ce Hadith est d’une actualité, on ne peut plus, pérenne. Enfin, on peut dire que science et Islam, pour notre philosophe, ne sont pas forcément antagoniques. A contrario, elles se fondent et se confondent. « Iqra’» n’est pas une injonction divine gratuite ni, moins encore, inutile mais un acte de foi. Une foi qui exhorte justement à l’acquisition de la science. « Est-ce que l’aveugle [de coeur] et le clairvoyant [d’esprit] sont égaux ?»

Par: Mohammed Guétarni, Docteur ès lettres, Maître de Conférences Université de Chlef

30 septembre 2008

Source: http://www.lequotidien-oran.com

________________________________

1- Soura : 67 ; verset : 16.
2- George Sarton. Introduction to the History of Science.
3- Soura : 39 ; verset : 09
4- Soura : 96 ; versets : 1-5
5- Soura 35 ; verset : 28