Algérie: Le refus d’une muséification de la mémoire

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L'Humanité
Des chansons de l’immigration algérienne à la République espagnole, de l’esclavage aux luttes des travailleurs immigrés, la cinquième édition du festival Origines contrôlées, à Toulouse, a relié les multiples mémoires poétiques et politiques de l’exil.
Ahmed Boubeker, Nacira Guénifi, Saïd Bouamama. Tous trois sont sociologues, universitaires, chercheurs et auteurs. Ils ont apporté leurs contributions, avec d’autres, dont le coordinateur du festival Origines contrôlées, Salah Amokrane, à la rédaction d’un ouvrage collectif récemment édité (1) et consacré à l’histoire politique des immigrations postcoloniales en France de 1920 à 2008. C’est sur ce même thème qu’ils ont en commun participé jeudi dernier à un débat dans le cadre d’Origines contrôlées.
En introduction, Ahmed Boubeker souligne tout d’abord l’importance de ce travail collectif et les raisons qui l’ont conduit avec ses coauteurs à le publier. « Nous assistons à une reconnaissance publique de ces différentes mémoires, par exemple avec le musée de l’immigration qui vient d’ouvrir ses portes, cependant nous ne sommes pas convaincus par cette réintégration d’immigrés toujours oubliés et aujourd’hui mis en avant au nom d’une bonne conscience. » Refusant « une mémoire manipulée, une muséification de l’histoire ou un détournement de celle-ci en folklore », l’ouvrage présenté comme référence sur le sujet propose une représentation inédite de cette histoire politique trop méconnue.

Plusieurs angles sont abordés dans la discussion visant à préciser la spécificité de ces immigrations postcoloniales et des problématiques inédites qu’elles posent ainsi à la société française dans son ensemble. « En vingt-cinq ans, l’immigration est devenue l’élément central de la réflexion identitaire au sein même de la politique française. » À partir des questions sur la situation des femmes et des filles de migrants, Nacira Guénif note que l’on assiste à un transfert des problèmes féministes. « Tout contribue à l’idée qu’il est extrêmement dur d’être fille d’immigré, mais sans jamais interpeller l’ordre républicain. » Autrement dit, précise-t-elle : « L’égalité ne serait pas une promesse qui - devrait être appliquée à toutes mais un problème. » Et de pointer le paradoxe d’un discours. « Ils parlent d’une prise en charge compassionnelle des souffrances des femmes tout en leur refusant une prise en charge politique de ces enjeux. »

L’immigration postcoloniale et les débats autour de l’intégration soulèvent également un ensemble de problèmes nouveaux incitant à l’évolution du concept même de nation. Saïd Bouamama rappelle que la nation française s’est toujours construite dans « la crainte de l’éparpillement ». Il cite l’exemple des cultures régionales détruites avant celui qui vise maintenant l’immigration. « Nous avons une approche essentialiste des classes sociales - la classe ouvrière est perçue comme une entité homogène - mais aussi de la nation », précisant alors que l’immigration contraindra tôt ou tard à modifier ce - rapport à l’essentialisation de la - nation. L’auteur de la France, autopsie d’un mythe national, critique l’instrumentalisation des symboles nationaux, par exemple la Marseillaise. « Ce n’est pas elle qui est sifflée dans le stade, juge Saïd Bouamama, il y a d’un côté le sentiment d’un abandon de l’État et de l’autre le rejet de cette instrumentalisation des symboles », - estimant même que les sifflets traduisent la revendication d’une place dans la nation. Les intervenants soulignent aussi le besoin de multiculturalité et de plurilinguisme. « Il y a une distinction importante entre langue commune et langue unique. »

(1) Histoire politique des immigrations (post)coloniales. France, 1920-2008. Éditions Amsterdam. Ahmed Boubeker et Abdellali Hajjat.
Alain Raynal