Tunisie: Entretien avec Sanaa Benachour

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Magharebia
Elue ce mois présidente de l'Association Tunisienne de Femmes Démocrates, Sanaa Benachour a parlé de sa vision pour parvenir à l'égalité des sexes et lutter contre l'extrémisme religieux.
L'Association Tunisienne des Femmes Démocrates (ATFD) a défini trois objectifs principaux lors de son dernier congrès en octobre, a déclaré sa nouvelle présidente Sanaa Benachour : lutter contre la dégradation de la condition économique des femmes en Tunisie, promouvoir l'égalité et lutter contre l'extrémisme religieux.
Mme Benachour, 53 ans, fille du célèbre érudit religieux Sheikh Al Fadhel Benachour, s'est entretenue avec Magharebia des objectifs de son association et de la manière dont "la diffusion des libertés publiques, y compris la liberté d'opinion et d'expression" est la meilleure manière de contrer le fondamentalisme.

Magharebia: Maintenant que vous êtes élue présidente, quels sont les dossiers urgents que vous envisager de traiter ?

Sanaa Benachour: Je voudrais d'abord, si vous le permettez, préciser le fonctionnement de notre association. C'est en effet dans le cadre de commissions collégiales que se traitent les dossiers, et dans le cadre du congrès et des assemblées que se fixent les priorités. Le travail est donc de nature collective. La présidente a un rôle de coordination, non de direction politique.

Nos priorités pour le mandat prochain sont de trois ordres : mettre davantage l'accent sur la précarité économique et les atteintes aux droits économiques et sociaux des femmes comme facteur aggravant les violences à leur encontre. Nous avons pu toucher du doigt, à travers notre centre d'écoute et d'orientation des femmes victimes de violences, cette dimension du problème qui cible en particulier les femmes : la question du logement, d'un foyer de halte ou de repos, le chômage, les conditions d'emploi, la sous-traitance, les revenus bas et les salaires minimum, les inégalités des droits successoraux, etc.

La deuxième priorité est en lien avec l'environnement politico-culturel général, qui se caractérise par les replis culturels, la montée des conservatismes religieux, les politiques autoritaires qui menacent les droits des femmes. C'est la raison pour laquelle nous allons nous consacrer à créer les voies de la communication, de l'échange et de la transmission culturelle, notamment par la formation. Nous voulons élargir la base de l'adhésion aux valeurs universelles d'égalité entre les sexes, de droits humains et de libertés fondamentales que véhicule le projet féministe et pour laquelle nous nous sommes engagées dans le cadre de notre association.

Le troisième axe consistera à renforcer les capacités de lobbying de notre association pour l'égalité, la non-discrimination, les droits, la citoyenneté. Malgré des avancées juridiques notables, la condition politique, économique, sociale et culturelle des Tunisiennes demeure encore bien précaire. C'est autour de ces multiples poches d'inégalité et de discrimination des droits que notre association se propose de se mobiliser.

Magharebia: Où en êtes-vous en matière d'égalité des droits d'héritage ?

Benachour: L'égalité dans le droit successoral continue d'être un mot d'ordre mobilisateur. En 2006, nous avons fait coïncider la revendication de l'égalité successorale avec le 50ème anniversaire du Code du Statut des Personnes. Pour ce faire, nous avons développé un argumentaire et un plaidoyer en quinze points que nous avons tenté en vain de faire adopter par les autorités publiques. Trois principaux axes y sont développés : des arguments sociologiques, des arguments juridiques et des arguments tirés de notre histoire culturelle. Nous demandons qu'il soit mis fin à aux privilèges masculins et religieux qui caractérisent encore le système successoral et en font un droit en porte à faux avec le principe d'égalité de tous devant la loi.

Nous sommes encore loin du compte, mais notre satisfaction est que sur cette question, nous sommes aujourd'hui, les femmes du Maghreb, solidaires. La revendication, si elle n'est pas formulée dans les mêmes termes par les différentes composantes du mouvement autonome des femmes du Maghreb, est partagée entre elles. C'est autour de ce thème qu'aura lieu à Tunis au mois de janvier le séminaire maghrébin sur l'égalité dans l'héritage. Parmi les questions qui y seront traitées, celles de définir notre stratégie d'action.

Magharebia: Comment endiguer le fondamentalisme ?

Benachour: A mon sens, la seule réponse est la démocratie, le respect de la règle de la loi, des libertés publiques, dont les libertés d'expression et d'opinion, la garantie des droits et de l'égalité entre les sexes. La politique d'instrumentalisation des mécanismes de la démocratie sans la démocratie, de répression et de verrouillage des libertés n'est pas une réponse. C'est même le contraire qui se produit : les frustrations alimentent les replis. Comment endiguer le fondamentalisme quand aucune voix dissidente ou un tant soit peu critique ne peut se faire entendre ? Comment endiguer le fondamentalisme quand à longueur de colonnes de journaux, c'est un concert monocorde d'autosatisfaction et de déni de la réalité ? Comment endiguer le fondamentalisme quand la société civile se bat encore pour se faire reconnaître son droit à l'existence autonome ? Je peux multiplier encore et encore les interrogations.

Magharebia: Parlez-nous du prix que vous avez reçu en France.

Benachour: Le 10 décembre, à l'occasion du 60ème anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, notre association [a reçu] le Prix des Droits de l’Homme 2008 de la part de la Commission Nationale Consultative de la République Française. Ce prix vient couronner un des axes de notre action contre les violences : celui de mettre en place au-delà du simple soutien psychologique et juridique, une cellule d’écoute et d'orientation des femmes victimes de violences et de violations des droits économiques et sociaux. Ce prix contribuera sans doute à renforcer les capacités du centre en vue d’apporter la réponse la plus adéquate aux besoins et aux attentes des femmes.

Interview par Jamel Arfaoui pour Magharebia à Tunis—18/12/08

Source: http://www.magharebia.com/cocoon/awi/xhtml1/fr/features/awi/features/2008/12/18/feature-02