Palestine: La guerre à Gaza : quelles conséquences pour les femmes ?

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AWID
Après la dernière opération militaire en date d’Israël sur Gaza, Islah Jad a répondu aux questions de l’AWID quant à la situation et les conséquences de ce conflit sur les femmes.
« Comme toujours ce sont les femmes qui doivent assumer le fardeau de la guerre et de la réorganisation du tissu social. Une fois de plus, les femmes palestiniennes vont se démener pour joindre les deux bouts dans une situation de pauvreté et de chômage accrus. »
AWID : Les attaques d’Israël sur Gaza ont occasionné de lourdes pertes. Quelle est votre analyse de la situation?

Islah Jad (IJ) : La situation de guerre que connaît actuellement Gaza n’est qu’un nouvel épisode d’un état de guerre et de violence contre les Palestiniens qui sévit depuis leur expulsion massive de leur pays en 1948, au moment de la création et de l’établissement de l’État d’Israël visant à résoudre ce que le Mouvement sioniste a appelé « le problème juif ».

Pour les sionistes, la solution au problème de la persécution des Juifs en Europe, était de créer un territoire puis un État juif, pris sur la terre des Palestiniens. Ce qui a conduit à l’expulsion de plus d’un million de Palestiniens aujourd’hui dispersés dans le monde entier. À Gaza, la majorité de la population est constituée de réfugiés venant de villages et de villes proches, mais qui sont aujourd’hui en territoire israélien (Majdal, Askalan, Ramleh, etc.).

Les habitants de Gaza ont enduré et endurent toujours un état de guerre permanent qui a commencé dès leur expulsion en 1948, quand les avions Israéliens attaquaient les colonnes de réfugiés en partance; puis dans les années 1950, ils connurent le harcèlement de la part de l’Unité spéciale de commando « 101 », fondée et dirigée alors par un jeune officier, Ariel Sharon; il y eut ensuite les attaques contre Gaza de 1956; une autre guerre en 1967 dont l’issue fut la prise de contrôle de la Bande par les Israéliens jusque là sous administration égyptienne. Entre 1970 et 1971, Sharon lança une autre offensive contre les camps de réfugiés afin d’en débusquer les militants palestiniens; cette opération a signifié la démolition de centaines de maisons dans les camps pour faire des routes pour les tanks israéliens. En 1987, un soulèvement palestinien a enflammé Gaza et s’est répandu à la rive droite du Jourdain.

Depuis lors, les Gazaouis n’ont cessé d’être la cible des attaques, et de vivre sous l’occupation et le joug de l’oppression de l’armée israélienne. La situation s’est encore aggravée après les élections législatives de janvier 2006. Le Mouvement de résistance islamique (Hamas), sous la pression des autorités palestiniennes et des Américains, s’est présenté aux élections et, terrible erreur, en est sorti vainqueur, emportant plus de 70% des sièges au Parlement. La popularité du Hamas est due à son programme politique et social certes, mais aussi au fait que ses dirigeants ne sont aucunement soupçonnés de corruption. Les Israéliens ont alors commencé le siège et le blocus de tous les territoires palestiniens de Cisjordanie et de Gaza. Les autorités palestiniennes dites « modérées » soutenues par les États-Unis et certains pays arabes, dont l’Égypte, ont lancé une persécution contre le Hamas et ses sympathisants : fermeture de locaux, journaux et revues; de nombreux militants et sympathisants ont été jetés dans les prisons palestiniennes, et des dirigeants, assassinés par les Israéliens.

En juin 2007, le Hamas prit le pouvoir à Gaza suite au refus des Américains et des Israéliens de la constitution avec lui d’un gouvernement d’unité nationale, et les représailles contre le mouvement s’intensifièrent. Depuis la prise du pouvoir par le Hamas, un blocus draconien fut imposé à Gaza par Israël et l’Égypte. Le conflit a éclaté devant la poursuite par Israël de sa politique d’élimination des dirigeants et des membres du Hamas. L’Égypte se fit le médiateur dans un accord de « cessez le feu » selon lequel le Hamas cesserait les tirs de roquettes en direction d’Israël, et Israël arrêterait ses agressions et ouvrirait les frontières pour permettre l’approvisionnement de Gaza en vivres, électricité, eau et carburant. Israël n’a jamais respecté la trêve et a intensifié son blocus, tuant les Gazaouis à petit feu et attaquant et massacrant les Palestiniens dans la bande de Gaza et dans les territoires de la rive occidentale. À son tour, le gouvernement du Hamas à Gaza a rompu la trêve et repris ses attaques de roquettes contre Israël. Le 27 décembre 2008, Israël déclenchait une guerre totale contre Gaza, détruisant toutes les infrastructures et déplaçant des milliers de familles vers Rafah, à la frontière avec l’Égypte.

Cette guerre n’est qu’un nouvel épisode d’une longue série de guerres faisant partie de la politique systématique d’Israël, dont le but est d’éradiquer les Palestiniens de leur terre afin d’agrandir l’État juif, et seulement juif. Un autre avatar de l’éternelle politique coloniale visant à faire disparaître les Palestiniens et de contrôler la Palestine.

AWID : Quelles ont été les conséquences de cette guerre pour vous, personnellement ?

IJ: L’insécurité est le pain quotidien de tous les Palestiniens. En ce qui me concerne, j’ai accouché prématurément de ma dernière fille parce que le gouvernement militaire israélien refusait de renouveler mon visa à Ramallah, sur la rive occidentale. C’était en 1982, la Cisjordanie était sous contrôle direct de l’armée israélienne. J’ai été obligée de sortir du pays pour renouveler mes papiers alors que j’étais enceinte et souffrais de pré-éclampsie.

L’université où j’enseigne, Bir Zeit, a été fermée au moins 14 fois par l’armée israélienne, et est même restée fermée quatre ans de 1988 à 1992. Beaucoup de nos étudiants ont été tués par les forces israéliennes et beaucoup sont dans les prisons israéliennes. Nous avons toutes les difficultés du monde à importer des livres pour notre université – ils sont bloqués des mois dans les ports israéliens avant de nous parvenir; nous devons payer des taxes exorbitantes pour dédouaner les livres et le matériel de laboratoire. Depuis 1998, je ne peux plus diriger de recherche dans la bande de Gaza – nous ne pouvons communiquer que par vidéo conférence ou par téléphone. L’université a perdu tous ses étudiants de Gaza.

J’ai des étudiantes de 3e cycle originaires de Gaza qui sont inscrites dans le programme de master « genre et développement », mais qui ont dû abandonner leurs études, ne pouvant pas accéder à l’Institut d’études féministes - Women’s Studies Institute, que je dirige. Depuis 1992, je ne peux pas me rendre dans la partie arabe de Jérusalem qui est le deuxième Lieu Saint de l’Islam. Pour tous les Palestiniens, Jérusalem est aussi un centre religieux, commercial et qui regroupe les services de santé et d’éducation. Je ne peux pas non plus me rendre à Naplouse au sud de Ramallah ou à Jenine sans avoir à attendre des heures dans plusieurs des 700 postes de contrôle israéliens installés entre toutes les villes et tous les villages palestiniens.

AWID : Et pour les femmes palestiniennes de Gaza, quelles sont les conséquences de la crise actuelle?

IJ : Les femmes palestiniennes à Gaza vivent un véritable martyre. Il n’y a qu’à regarder la télévision où tout ce que l’on voit ce sont des femmes pleurant la mort de leurs enfants. Depuis le 27 décembre, début de la guerre, il n’y a pas d’eau à Gaza, pas d’électricité, pas de nourriture, pas de médicaments, pas de carburant, les maisons ont été détruites. Les femmes doivent trouver de l’eau, du bois, de la nourriture, un abri pour leur famille. On peut voir de nombreuses femmes fouillant dans les décombres de leur maison détruite à la recherche de leurs enfants ensevelis. Deux jeunes mères ont été tuées et leurs bébés sont restés à côté d’elles pendant quatre jours, sans manger ni boire, avant que la Croix rouge ne puisse les secourir.

Des familles entières ont été exterminées par l’artillerie israélienne de l’air, de la mer et du sol. Le cas de la famille Samouni - une famille étendue d’agriculteurs des environs de Gaza - est un exemple entre mille : l’armée israélienne a demandé que toute la famille se réunisse dans une seule maison. Plus de 160 personnes se sont donc regroupées dans une maison, et quand ce fut fait, les militaires ont ouvert le feu, tuant 30 personnes – des femmes et des enfants en majorité.

Des dizaines de maisons ont été détruites avec leurs habitants à l’intérieur. De nombreuses familles trouvent un abri dans les écoles vides sous la tutelle de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA - Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient), mais l’artillerie israélienne les poursuit et dans un cas précis, 42 Palestiniens ont été tués dans l’un de ces refuges - là encore, des femmes et des enfants principalement. Le directeur de l’UNRWA a Gaza a demandé qu’une enquête internationale soit ouverte sur ces crimes de guerre commis contre les civils.

AWID : Existe-t-il une quelconque solidarité de la part des militantes israéliennes des droits des femmes ?

Jusqu’à présent, 91% de l’opinion publique israélienne soutient cette offensive sur Gaza. Quelques organisations israéliennes font des efforts pour défendre les Palestiniens, en particulier celle des Médecins pour les droits de l’homme. Les organisations de femmes israéliennes dans leur ensemble n’ont pas levé le petit doigt pour dénoncer les crimes de guerre perpétrés par l’armée et le gouvernement de leur pays contre les femmes et les enfants palestiniens. À ce jour, 930 Palestiniens ont été tués dont 292 enfants (32%) et 75 femmes (8,2%). Malgré cela, aucune organisation israélienne travaillant dans le domaine de la défense des femmes et des enfants n’a pris position contre cette guerre démente.

Comme toujours ce sont les femmes qui doivent assumer le fardeau de la guerre et de la réorganisation du tissu social. Une fois de plus, les femmes palestiniennes vont se démener pour joindre les deux bouts dans une situation de pauvreté et de chômage accrus. Tous les rêves, tous les projets de réformes juridiques, d’analyses stratégiques des besoins des femmes et d’intégration de la problématique de l’égalité entre les sexes… tout cela est remis aux calendes grecques.

AWID : Il semble cependant qu’un collectif d’organisations de femmes israéliennes préparait une manifestation en Israël contre la guerre à Gaza [1]. Savez-vous si elle a eu lieu ?

IJ : Autant que je sache, la seule grande manifestation qui ait eu lieu en Israël est celle organisée par les Palestiniens qui y vivent. Si la manifestation dont vous parlez s’organisait, il s’agirait d’une initiative bien tardive ayant laissé passer plusieurs semaines d’une guerre criminelle contre les civils palestiniens. Quoi qu’il en soit, l’initiative est réconfortante, comme il est réconfortant de voir que des femmes s’approchent de Tzipi Livni pour tenter de la faire changer d’opinion. J’espère que ces petits groupes et ces voix encore faibles en Israël, pourront augmenter en puissance et se faire entendre de l’opinion publique israélienne car, après tout, les soldats israéliens qui tuent des Palestiniens de sang froid, ne sont-ils pas des fils et des maris… Comme j’aimerais entendre l’appel de ces mères, de ces épouses, demandant à leurs hommes de cesser de participer de ces massacres, de refuser d’obéir aux ordres.

AWID : Les femmes palestiniennes ont manifesté à Gaza. Quel a été l’impact de ces manifestations ? Connaissez-vous certaines des stratégies utilisées par ces femmes pour créer une mobilisation et protester contre la violence ?

IJ : Beaucoup de femmes de Gaza ont risqué leur vie pour sauver des groupes « cibles » de l’attaque. Grâce à leur mobilisation de masse elles ont réussi à éviter la destruction de nombreuses maisons par l’artillerie israélienne. Elles se sont mobilisées pour assurer la fourniture de services d’urgence vitaux aux femmes de Gaza. Les femmes sont également très actives dans les médias et la communication de masse pour faire entendre leurs voix et dénoncer cette guerre.

AWID : Ce conflit semble ne jamais vouloir terminer. Tant de différentes stratégies ont déjà été utilisées en vain dans le passé pour instaurer la paix : quelle serait la bonne voie pour vous?

IJ : Très simple. Plus de 15 résolutions du Conseil de sécurité ont été prises depuis 1948 pour résoudre le problème palestinien quant au statut de Jérusalem, aux frontières, à la terre, aux réfugiés, à l’eau et aux ressources naturelles et à la reconnaissance d’un État pour les Palestiniens. Toutes ces résolutions sont restées lettres mortes, y compris la dernière – la numéro 1860 – du 8 janvier 2009, exigeant le cessez le feu immédiat. Les tueries continuent comme si de rien n’était parce qu’Israël ne s’est jamais senti concerné par aucune des résolutions des Nations unies et n’a jamais été puni pour faillir à leur application. Il serait temps de sanctionner et de boycotter l’État d’Israël pour l’obliger à respecter les résolutions des Nations unies et de la communauté internationale. Il faut boycotter Israël, ses universitaires, ses artistes, ses clubs sportifs, ses touristes et tous ses produits.

* Islah Jad est titulaire d’un doctorat (Ph.D) de l’École des études africaines et asiatiques (SOAS) de l’Université de Londres; spécialiste en genre et politique, elle enseigne à l’Institut des études féministes et au Département des études culturelles de l’université Bir Zeit, Ramallah, Rive occidentale, Palestine.

[1] Voir l’article complet sur ce projet de manifestation sur le site http://www.israelnationalnews.com/News/News.aspx/129153.

20 février 2009

Par Rochelle Jones

Source : AWID