Irak: Les médecins soignent comme ils peuvent dans la clandestinité

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Inter Press Service
Confrontés à des menaces de mort et à des enlèvements, soixante-dix pour cent des médecins irakiens auraient fui le pays déchiré par la guerre. Ceux qui restent vivent dans la peur, souvent dans des conditions proches de l’incarcération.
La Doctoresse Hekmaytar Thana a déclaré à IPS : « J'ai été menacée, j’aurais pu être tuée parce que je travaillais pour le gouvernement irakien à la Cité Médicale. »
La Doctoresse Hekmaytar, une chirurgienne spécialiste de la tête et du cou, a alors pratiqué à l'Hôpital Saint-Raphaël de Bagdad au cours des cinq dernières années.

C’est difficile aujourd'hui en tant que femme et médecin, a-t-elle dit. La plupart des femmes sont maintenant sous des conditions restrictives car le gouvernement est moins laïque. Et ce sont en outre des conditions chaotiques partout en Iraq.

« C’est particulièrement dur pour les femmes médecins, » a dit la Doctoresse Hekmaytar. « De grands pans de la population veulent seulement que nous restions en Irak, et ce ne sont certes pas des professionnels. »

« Nous avons eu des enlèvements de médecins, et beaucoup d'autres se sont enfuis, » a déclaré Khaleb, un haut responsable de l'hôpital qui a demandé à ce que son nom ne soit pas divulgué. Il a cité plusieurs médecins qui ont été enlevés. Ce correspondant d’IPS, a-t-il dit, est le premier journaliste autorisé à pénétrer dans l'hôpital depuis l'invasion étasunienne en mars 2003.

Les médecins et les autres professionnels sont devenus la cible d'enlèvements, car ils gagnent plus d'argent que la plupart, et rapportent ainsi une rançon plus élevée.

« J'ai du demander protection à la sécurité de l'hôpital, » a déclaré Khaleb. « Après cela, je suis allé à Amman pour convaincre bon nombre de nos médecins de revenir. Ils l’ont fait, mais ils vivent maintenant à l'hôpital et ne vont jamais à l'extérieur. C’est ainsi depuis 2005. Tous les deux mois, ils partent pour rendre visite à leur famille en Jordanie. »

Saint Raphael est un hôpital de 35 lits, mais s’occupe de plus d'un millier de patients par jour, dit Khaleb. Dix de nos médecins spécialisés vivent à temps plein ici. Nous avons en outre trois jeunes médecins qui vivent ici à plein temps. »

De grands blocs de béton restreignent l'entrée sur la rue menant à l'hôpital. Du personnel de l'armée irakienne garde la porte de devant. Quiconque entrant dans l'hôpital est fouillé.

L'hôpital est situé dans le quartier de Karrada à Bagdad, juste en face de la Zone Verte de l’autre côté du Tigre. Le quartier est relativement sûr par rapport au standard de Bagdad, bien que des attaques et des attentats à la voiture piégée se produisent encore.

L'hôpital est dans une petite rue à proximité de plusieurs immeubles résidentiels et de maisons privées. Contrairement à la plupart des hôpitaux publics, il est propre et bien approvisionné.

La Doctoresse Hekmaytar est l'un des médecins que Khaleb a persuadé de revenir à Bagdad. « Bien sûr, personne n'aime quitter son pays d'origine, j'ai été très attristée, a-t-elle dit. « Je suis heureuse d'être de retour, mais j’aurais souhaité que ce ne soit pas dans ces circonstances difficiles. »

Assis avec plusieurs médecins à l’extérieur d'une salle d'opération, elle a dit à IPS que les menaces de mort n'ont jamais cessé.

« C'est banal ici, même maintenant, mais c’était tout particulièrement le cas en 2004, » a-t-elle dit, tandis que les autres médecins acquiesçaient de la tête. « Maintenant, je vis et travaille à l'hôpital, et ne sort jamais. »

La Doctoresse Hekmaytar, une chrétienne, a reçu des menaces de mort à deux reprises. L’une, arrivée par une note dans une enveloppe, lui disait de se convertir à l'islam, sinon... La seconde fois, elle a reçu une note dans une enveloppe lui enseignant comment mettre son voile. À la note était jointe une balle.

Le Dr Shakir Mahmood Al-Robaie, un anesthésiste, vit aussi dans les locaux de l'hôpital où il travaille. « Je vis et travaille ici parce que j'ai été menacé, » a-t-il déclaré à IPS. « Ma famille est en Jordanie. »

Le médecin a dit que sa famille a reçu une enveloppe ne contenant qu’une simple balle. Après ça, il a envoyé sa famille en Jordanie, puis a regagné l'Irak pour gagner sa vie et celle de sa famille.

« Banales ? Ces menaces ne sont pas que banales, » a déclaré M. Jafir Hasily, un chirurgien assis en face de la Doctoresse Hekhaytar. « Elles sont routinières. Ça arrive tout le temps. »

Le gouvernement irakien estime que le personnel médical en Irak comportait 36.000 personnes et médecins quand l'invasion étasunienne a été lancée en mars 2003. La plupart se sont échappés dans les pays arabes voisins, en particulier en Jordanie et en Syrie.

En début 2008, le Ministère de la Santé irakien a déclaré que 628 personnes du personnel médical ont été tuées depuis 2003. Beaucoup pensent que le chiffre réel est bien plus élevé, et qu'il y a en outre un très grand nombre de médecins qui ont été enlevés et torturés.

En l'absence des médecins qui sont partis, en particulier des plus grands médecins, le système médical est sur le point de s'effondrer. Il est succinct, et pas seulement en médecins, mais aussi en autres personnels qualifiés, en matériel et en médicaments. Les patients sont souvent forcés d'acheter leurs médicaments au marché noir.

22 février 2009

Article original en anglais : Iraqi Doctors in Hiding Treat as They Can, le 21 février 2009.

Traduction Pétrus Lombard.

Source: Inter Press Service