Yemen: «Conflits oubliés»

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Libération
Les combats ont repris dans le nord du Yémen entre le gouvernement et les rebelles al-Houtistes. C'est le sixième épisode en cinq ans d'un conflit complexe et méconnu.
Dans la catégorie «conflits oubliés», le Yémen mérite sans doute le podium. Hormis pour quelques kidnappings de touristes inconscients, ce pays désertique de la Péninsule Arabique fait rarement l'actualité. Le nord du Yémen est pourtant en guerre depuis 2004. Le 11 août 2009, le gouvernement, à dominante sunnite, a lancé l'opération «terre brûlée» contre la rébellion des al-Houtistes, confinée dans la province de Saada. Ces derniers sont les ultimes représentants du zaydisme, une branche du chiisme qui reconnaît l'imam Zayd Ben Ali comme le cinquième et dernier imam. L'armée a affirmé ce mardi avoir tué 40 de leurs combattants au cours des trois derniers jours, et reconnu avoir perdu 7 hommes dans une embuscade sur une route à l'est de Saada.
Les humanitaires inquiets

Les rares organisations humanitaires présentes sur place s'alarment des conséquences pour les populations civiles, exposées aux affrontements terrestres et aux bombardements de l'armée gouvernementale. Dans un communiqué publié le 9 septembre, le CICR rapporte que «20000 personnes ont réussi à fuir les combats et à atteindre Saada, augmentant ainsi d'un tiers la population de la ville. Le prix des produits de base a subi une hausse massive. La population locale a dû partager avec les nouveaux arrivants ses déjà maigres ressources en nourriture, eau et médicaments.» Le Haut Commissariat aux Réfugiés estime de son côté à 150000 le nombre total de déplacés depuis 2004.

Les équipes de Médecins sans frontières sont présentes dans les deux hôpitaux publics de Razeh et Al-Talh, à proximité de Saada. Le personnel expatrié est limité au strict nécessaire, tout comme leurs déplacements.

Comme à son habitude, l'ONG française a rencontré les deux parties en conflit pour affirmer sa neutralité. Raphaël Gorgeu, chef de mission jusqu'en août 2009, précise à Libération.fr : «pour le moment, les belligérants comprennent et respectent le positionnement de MSF. Les blessés parviennent jusqu'à nos hôpitaux et nos personnels ne sont pas inquiétés.»

Pourtant, en juin 2009, neuf travailleurs humanitaires (7 Allemands, 1 Britannique, 1 Sud-Coréenne) de l'ONG Worldwide service, présente au Yémen depuis 35 ans, étaient enlevés dans la Province de Saada. Les cadavres des trois femmes ont été rapidement retrouvés tandis que les hommes sont toujours portés disparus, présumés assassinés. Le gouvernement de Ali Abdullah Saleh, au pouvoir depuis 1978, n'a pas attendu pour accuser les zaydites, malgré le démenti formel de leur chef, Abdel Malek al-Houti. En l'absence de toute revendication, l'enquête demeure au point mort, même si le nom d'Al Qaeda circule avec insistance.

Poids de l'Histoire

En affichant comme doctrine: «mort aux USA, mort à Israël, vive l'Islam», les zaydites alimentent les suspicions à leur égard. Allié déclaré des Etats-Unis dans la lutte contre le terrorisme, dans le sillage de son tuteur Saoudien, le pouvoir central ne rate pas une occasion de diabioliser les al-Houtistes, présentés comme de dangereux fanatiques soutenus par l'Iran et le Hezbollah.

Un raccourci que modère Laurent Bonnefoy, chercheur à l'Iremam, et auteur d'une thèse sur le pays : «L'origine des tensions est avant tout historique. Les zaydites se battent surtout pour préserver leur identité et contre la répression dont ils s'estiment les victimes. Seule une minorité d'extrêmistes réclament le retablissement de l'imamat de Saada.»

Ce régime monarchique millénaire a perduré jusqu'en 1962, date de la révolution et de la création de la république arabe du Yémen. Assimilé au bloc occidental, ce «Yémen du Nord» a affronté pendant la guerre froide le «Yémen du Sud», ou République populaire démocratique, seul régime marxiste du monde arabe. Après la chute du mur, les deux Yémen se sont réunifiés le 22 mai 1990, le Sud tentant de refaire sécession à l'été 1994 avant de retomber sous le contrôle de Sanaa.

En septembre 2004, le prédicateur zaydiste Hussein Al-Houti était abattu par l'armée, accusé d'avoir fomenté une rébellion avec son parti des «Jeunes croyants». Relancés par son père et ses frères, les combats avaient redémarré au printemps 2005 puis début 2006, entraînant chaque fois des déplacements de population et de violentes représailles gouvernementales. Après de nouveaux affrontements en 2007, le Qatar avait offert sa médiation et obtenu la signature des accords de Doha le 2 février 2008, en échange d'une aide économique aux régions nord du pays. Las, un attentat -toujours pas revendiqué- sur une mosquée de Saada en mai 2008 lançait le cinquième acte de la guerre, interrompu en juillet par un cessez-le-feu lié aux pressions internationales et à l'approche des législatives.

Risques d'escalade

La reprise des combats dans la région de Saada préoccupe aujourd'hui les analystes, inquiets d'une possible radicalisation du conflit. La présence de Al-Qaeda au Yémen, berceau de la famille Ben Laden, n'est pas une nouveauté. En 2000, l'attentat contre le destroyer USS Cole préfigurait sans doute le 11 septembre 2001. En septembre 2008, l'explosion d'une voiture piégée faisait 16 morts devant l'ambassade américaine. Aujourd'hui en difficulté au Pakistan, les intégristes pourraient chercher refuge dans les inaccesibles vallées de l'ancien royaume de Saba, tout comme de l'autre côté du Golfe d'Aden, en Somalie. Dans un rapport intitulé : «désamorcer la bombe Saada», l'International Crisis Goup recommendait en mai dernier à la communauté internationale de «faire pression sur les deux parties pour négocier une médiation, tout en luttant contre les soutiens, militaires ou financiers, d'acteurs extérieurs».

15/09/2009

Source : Libération