Femmes arabes, le monde entier nous observe !

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Cette semaine, Marianne laisse carte blanche à Fatma Bouvet de la Maisonneuve*, médecin psychiatre franco-tunisienne. Pour elle, il n'est pas question de revenir sur l’égalité de tous les citoyens. Et, avec la révolution tunisienne, il est temps de réclamer une séparation constitutionnelle de la religion et de l’Etat. 

Laissons l’islam et les autres religions dans les cœurs et les esprits et n’acceptons pas d’en faire des outils de propagande.

 

En dignes héritières de la Kahena, d’Elyssa, de Cléopâtre, de Sémiramis et de la reine de Saba, les femmes arabes ont décidé de prendre leur destin en main. Elles aussi étaient nombreuses dans la rue pour renverser le dictateur Ben Ali. Elles aussi poussent Moubarak à partir. Elles aussi sont mobilisées dans nombre d’autres pays arabes, en quête de progrès et en lutte contre le conservatisme de tous genres. Les hommes qu’elles accompagnent dans les rues aujourd’hui sont les fils qu’elles ont éduqués, souvent au détriment de leur santé et de leur dignité. Ce sont elles qui ont transmis le sens de l’honneur à toutes ces populations intelligentes, restées longtemps asphyxiées par des régimes autoritaires et mafieux qui ont prospéré sur le lit de leur supposée résignation. La lutte pour la dignité, elles savent ce que c’est. La lutte pour la liberté, elles l’ont reprise en 2011. Mais il faut que nous, femmes arabes, allions jusqu’au bout.
 
Des lointaines campagnes aux bureaux des villes, en passant par les tribunaux et les parlements, les hôpitaux ou les maisons, il ne faut pas nous faire confisquer nos batailles. La résurgence de notre détermination a déstabilisé le monde entier et a fait démentir les grands analystes internationaux. Ils extrapolaient sur les éventuelles interventions américano-européennes qui auraient aidé à notre libération, sans mentionner assez fort que les hommes et les femmes arabes pouvaient aussi décider de leur histoire. 
Mais prenons garde : les femmes seront les premières garantes de la poursuite de ce processus révolutionnaire. La véritable rupture se fera grâce à la liberté des femmes ou ne se fera pas. Trop longtemps brandies comme des enjeux de civilisation ou considérées comme de simples variables d’ajustement, elles ne doivent plus quitter la route de leur affranchissement. Elles doivent persévérer dans la défense de leurs acquis et s’atteler rapidement à en conquérir d’autres. Refuser de tomber sous le joug d’une autre dictature reste pour elles un impératif. L’apparition immédiate de multiples associations de défense de la laïcité déjà très actives et la marche des femmes tunisiennes du 29 janvier 2011 en présence de très nombreux hommes sont une illustration de cette conscience vive.

Rappelons que les intellectuelles arabes du Maghreb et du Machrek indépendants ont contribué à hisser leurs pays aux rangs des nations instruites et en voie de développement avant la menace islamiste. N’égarons pas le flambeau qu’elles nous ont confié à travers le code du statut personnel, le droit de vote et autres initiatives pour l’égalité des sexes, entreprises dans tant de nations arabes. Qui se souvient aujourd’hui des années fastes d’Irak, d’Egypte, d’Algérie ou d’autres pays encore où des femmes brassaient des idées pour le progrès ? Jusqu’à la révolution tunisienne, on n’évoquait les femmes arabes qu’en termes de victimes soumises, observatrices passives de leur destinée. Et je préfère passer outre les nombreux autres clichés dégradants qui les ont souvent qualifiées. Cette page est désormais tournée, et ce relais que nos aînées nous ont confié, nous devons le passer à nos enfants et à d’autres femmes du monde qui nous observent.

Alors que veut dire « aller jusqu’au bout » ? Cela signifie : ne pas négocier sur l’égalité pour tous et garder comme ligne de mire les mêmes droits pour tous les citoyens. Cela veut dire, comme le réclame aujourd’hui une grande partie de l’opinion publique tunisienne, précisément dans un esprit préventif, demander une révision de la Constitution afin de séparer la religion de l’Etat. Oui, cette réforme peut s’inspirer d’autres expériences, mais, compte tenu des circonstances totalement inédites, pourquoi ne pas se laisser la possibilité d’innover en la matière ?

Tout cela devra être accompagné d’un exercice prononcé et sans relâche de pédagogie, à travers des écrits, des débats et autres types d’échanges. Tous les secteurs doivent y participer, dont ces deux piliers que sont l’éducation et le droit des femmes. En plus de ce qu’elle pourrait apporter en termes d’acquis sociaux et de démocratie, l’avantage d’une telle réforme serait de constituer une passerelle vers plus de prospérité et de liberté.

Femmes arabes croyantes ou athées, voilées ou pas, nous devons construire une voie nouvelle pour nous et nos enfants : celle de la justice, de la connaissance et du développement. Les départs successifs et imminents (j’en suis sûre désormais) des dictateurs doivent laisser place à des démocraties dans lesquelles nous aussi aurons notre mot à dire et déterminerons l’avenir de nos régions grâce à nos choix de femmes libres. Démentons ceux qui nous ont piégées par la menace islamiste. Laissons l’islam et les autres religions dans les cœurs et les esprits et n’acceptons jamais d’en faire des outils de propagande. Les femmes prendront part aux décisions pour élaborer un monde meilleur. 

Il faut le leur rappeler. Maintenant l’heure est aux débats sur la base d’enjeux de société d’ordre politique et économique sans jamais perdre de vue le postulat du respect des droits de l’homme. La vigilance nous intime d’empêcher les fondamentalistes de s’immiscer dans un processus de changement qu’ils n’ont pas provoqué. Et, s’ils fondent leurs partis religieux, usons d’arguments crédibles et solides pour contrer l’obscurantisme pour lequel ils plaident. La liberté des femmes est un rempart au fondamentalisme de quelque religion que ce soit. Cultivons-la. La mondialisation a eu ceci de bien qu’elle nous aura permis, grâce au multimédia, d’organiser la première révolution ultramoderne qui ait jamais eu lieu. Des leaders politiques occidentaux en ont rêvé, les peuples arabes l’ont fait. Les échanges avec le monde entier, durant cette période cruciale de l’histoire des nations arabes, doivent durer, tout en maîtrisant le sentiment naissant de paranoïa compréhensible durant ces périodes. Les femmes y sont moins enclines, qui savent humblement que nous avons tous besoin un jour les uns des autres et que la vie est un éternel exercice d’entraide. Pourquoi le nouveau siècle des lumières ne s’écrirait-il pas avec et par les femmes arabes ?
 
Fatma Bouvet de la Maisonneuve - Carte blanche | Vendredi 11 Février 2011 à 18:01