Tunisie, Egypte, etc.: 'les femmes toujours trahies en 2011!'

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Télégrammes d'Orient

(Capture d'écran Dailymotion - afp - cc)

La femme, c’est décidément leur faille à tous ! La faille des islamistes, des néo-islamistes, des crypto-islamistes et j’en passe, en saluant au passage ( avec mon foulard salafiste de fabrication égypto-révolutionnaire) les admirateurs parisiens de tous ceux que je viens de citer.

Ainsi, Moncef Marzouki, le nouveau président de la république tunisienne, naguère opposant exilé et figure de la lutte pour les droits de l’homme, a livré le 13 décembre, lors de son discours d’investiture, sa version personnelle des droits de la femme. Le successeur de Ben Ali, qui doit sa position à son alliance avec le parti Ennahda désormais au pouvoir, s’est en effet fendu d’une phrase étrange. S’exprimant en arabe, il a déclaré : «  Nous protègerons les femmes qui portent le niqab, les femmes qui portent le hijab et lessafirat… »

Les safirat ? Un terme péjoratif utilisé dans le Golfe, grand pourvoyeur de fonds des partis islamistes internationaux et frères nourriciers de leur propagande obscurantiste, pour qualifier les femmes « à la tête nue ». De tête nue à nue intégrale, dans l’esprit obsédé des opinions sous domination psychologique et fantasmatique islamiste, il n’y a qu’un pas à franchir. En France aussi, d’ailleurs, sinon comment expliquer l’engouement  des juvéniles enfoulardées ?

Mais revenons à Carthage :  Moncef Marzouki savait pertinemment ce qu’il faisait et ce qu’il disait. La preuve en est cet ordre de protection donné en premier lieu aux femmes en niqab ! Au moment même où , devant la faculté de la Manouba, se poursuit le face-à-face entre l’administration et les salafistes qui veulent imposer l’accueil des étudiantes intégralement voilées à la saoudienne. Les « Belphégor » ou encore les « 404 bâchées » comme les appelaient les Algériens des années de sang en riant de rage au milieu de leur tragédie. Honneur d’abord, dixit Marzouki,  au niqab, puis au hijab, enfin à une espèce assez dévalorisée : celle des «  safirat ».

Seulement, à Tunis, aujourd’hui, c’est un tollé. La presse, les sites internet, les tweets sont pleins des protestation des « safirat » si mal nommées, des dévoilées qui ont fait la révolution, des jeunes et moins jeunes allergiques à l’impératif imbécile et mensonger de couverture de la chevelure ( « nulle part dans le Coran », me confirmait il y a une semaine au Caire le propre frère du fondateur des Frères Musulmans, le vieux Gamal al Banna) : ce sont elles qui se sont battues, dans la rue, face aux flics, pour la liberté ! Et les voilà désignées du bout des lèvres, sèchement, au bout de la liste, comme des extra-terrestres fort déshabillées, par le nouveau locataire du palais de Carthage. Preuve, une nouvelle fois, que les accommodements avec les islamistes – en échange du fauteuil de Raïs- ne mènent… qu’à l’islamisme !

Heureusement, les Tunisiennes ne vont pas lâcher. Dans les messages que je reçois de mes amies enseignantes, le découragement est sans cesse contrebalancé par la saine colère, mère de tous les courages. Monsieur Marzouki, Monsieur le Président de la République Tunisienne libérée par des femmes sans peur et des hommes épris de toutes les libertés, vous ne parviendrez pas à jeter un linceul sur les droits et les combats des femmes les plus libres du monde arabe ! Il se déroulera dans les mois qui viennent, en Tunisie, un affrontement idéologique tel que l’islamisme mis à nu sera contraint, soit de s’enkyster dans l’autoritarisme comme il en a donné la preuve en tentant d’attribuer tous les pouvoirs à l’exécutif, soit de négocier avec une opposition moderniste  beaucoup plus large qu’on ne le dit.

En Egypte, dont je reviens, la situation des femmes est bien pire et les perspectives sont beaucoup plus sombres dans ce vaste pays analphabète à 40% et dont la moitié de la population ( notamment au Caire) vit en dessous du seuil de pauvreté.

Les agressions sexuelles, les humiliations sont le lot des Egyptiennes. De toutes les Egyptiennes, voilées ou non, jeunes ou vieilles. Certes, l’ignorance, la misère, l’impossibilité économique  de mener une vie normale en se mariant, entrent en jeu dans ce harcèlement permanent (dont on ne dit pas grand-chose, je note, dans les milieux féministes si prompts à s’émouvoir vers Saint-Germain-des-Prés) mais le responsable, c’est aussi, et surtout, l’affreux lavage de cerveau salafiste.

Le célèbre et génial écrivain Alaa El Aswany le dénonce aujourd’hui  dans ses « Chroniques de la révolution égyptienne « ( chez Actes Sud) : « La cause originelle de l’extension prise par le harcèlement est, à mon avis, la modification de notre regard sur les femmes…Notre pays a été victime  d’une vague impétueuse de pensée salafiste wahhabite…la femme, pour les salafistes, est avant tout un corps et ce qui les préoccupe le plus, c’est de cacher ce corps…ce point de vue en fait automatiquement, à n’importe quel moment, une proie sexuelle virtuelle, un être presque dépourvu de volonté morale, qui doit toujours être accompagnée par un homme de sa famille pour la protéger contre les autres et également contre elle-même…Cette vision arriérée de la femme, maintenant répandue en Egypte, a malheureusement été importée des sociétés bédouines venues du désert… 

Cette vision arriérée est précisément celle qui a infecté les sociétés musulmanes contemporaines. C’est elle qui a façonné le discours des partis islamistes, du Maghreb au Moyen-Orient, et dicté les réflexes obsédés des opinions malheureuses. Moncef Marzouki, lui-même, n’y échappe pas en utilisant le terme « safirat » pour désigner les femmes qui ne se voilent pas et préfèrent rafraichir leur cerveau au libre vent de la rationalité féconde. Quant aux salafistes égyptiens, dont le président tunisien ( en théorie non-islamiste puisque leader fondateur du Congrès pour la République)  serait si éloigné, ils effacent le visage de leurs candidates sur les affiches !

L’un de leurs gourous, Hazem Abou Ismail, candidat salafiste du parti Nour ( « Lumière » !) à la présidence égyptienne, jure qu’il interdira aux hommes et aux femmes de marcher ensemble dans la rue s’il est élu…L’islamisme, c’est toujours moins : moins de démocratie ( « la démocratie c’est un moyen, le but c’est la charia » m’a déclaré clairement, au Caire, Mohammed Morsi, leader victorieux du parti islamiste égyptien Liberté et Justice) moins de droits, et pour finir : moins de visage. Pas de visage.

Pour finir, et vraiment, sur le mode tragique : en Arabie Saoudite, on vient de décapiter une femme pour « sorcellerie ». Elle a été jugée en bonne et due forme islamiquement correcte par un tribunal : cette rebouteuse, Amina Bent Abdelhalim Nassar,  était coupable d’avoir négocié quelques remèdes. Ce coup de sabre est sans doute un effet des « changements » annoncés par le prince Nayef, nouvel homme fort de la monarchie, et grand allié – en pétrodollars- des salafistes qu’il espère bien voir triompher à l’étape finale des révolutions arabes…

Mercredi 14 Décembre 2011

Martine Gozlan - Marianne