Dossier 14-15: Multifondamentalisme à l’Ile Maurice

Publication Author: 
Lindsey Collen
Дата: 
novembre 1996
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number of pages: 
195
Cependant, M. Ramalingum n'a pas donné une image assez nette de la situation générale à l’Ile Maurice, ce qui est regrettable, car une bonne connaissance du contexte mènerait à une condamnation encore plus totale de toutes les attaques contre la liberté d'expression à l'Ile Maurice.

L’Ile Maurice a connu de grands changements au cours des quinze dernières années. Depuis 1979, l’Ile Maurice a commencé à être présentée comme un des premiers "miracles" du FMI et de la Banque Mondiale, comme ils aiment à le dire. Ils sont obligés d'en parler souvent car ils ne disposent que quelques "miracles".

Mais, en réalité, il y a une grande tension partout, à l’Ile Maurice.

Ainsi, au mois de mai, un accident sur l'autoroute principale juste au sortir de la capitale, Port-Louis, a provoqué six heures d'émeutes. Ces émeutes, dirigées contre toute forme d'autorité en vue, et que la police a eu du mal à maîtriser même après avoir ouvert le feu sur les manifestants, furent sur le point de créer au bout de quelques heures, une dynamique communautariste.

En février dernier, après le passage du cyclone Hollanda qui provoqua une coupure d'électricité, il y eut une crise d'hystérie collective, à propos d'un être imaginaire appelé "Nu à Minuit" ou "Minnwi Tuni", dans notre langue, le créole. Né de l'imagination collective, "Minnwi Tuni" était un loup-garou moderne, noir luisant et argent, parfois chien, parfois homme nu, qui conduisait une quatre-quatre et utilisait un téléphone cellulaire. De temps à autre, quelque prêtre catholique ou quelque dirigeant Hisbullah s'instituait défenseur des populations contre cet envahisseur imaginaire et des troupes d'hommes armés de pangas se mettaient à circuler dans les rues de Port-Louis à sa recherche. On l'accusa, entre autres, de faire que les femmes sentaient une lumière brillante entre leurs jambes puis s'évanouissaient pour ensuite tomber enceintes. Les femmes furent "donc" enfermées chez elles.

L'hystérie dura près de trois semaines puis cessa, avec la disparition de Minnwi Tuni, quand l'électricité fut rétablie.

Mais dans le même temps, les dangers communautaristes inhérents à ce type d'hystérie étaient devenus tout à fait manifestes.

Tout ceci pour dire que le pays généralement montré en exemple à tous les autres comme le "Miracle mauricien" du FMI et de la Banque Mondiale, et comme la preuve vivante des prodiges réalisés par les programmes d'ajustement structurel, est en fait une société qui montre des signes de plus en plus aigus de tension interne juste sous la surface et qui est au bord de l'hystérie.

C'est ce contexte d'hystérie qui peut mener à des tensions communautaires, surtout quand il est implacablement exploité par les communautaristes de tous acabits.

Le communautarisme à l’Ile Maurice, parce qu'il s'imbrique avec la religion, prend de plus en plus des allures fondamentalistes. A Maurice, la forme particulière qu'il adopte peut être appelée multifondamentalisme.

Ce multifondamentalisme a été récemment exacerbé par un certain nombre de faits.

Tout d'abord, il y a eu la visite, en juin, du chef de l'opposition en Inde, également chef du parti fondamentaliste Bharatiya Party (BJP), Mr Atal Bihari Vajpayee. Sa tournée officielle des institutions étatiques a été entrecoupée de visites à un certain nombre d'organisations religieuses, une combinaison sans précédent pour un hôte officiel venu de l'Inde. Le gouvernement mauricien était impliqué dans les préparatifs en vue de cette visite.

Ensuite, après la création d'un parti fondamentaliste, le Hisbullah, les Maulanas à leur tour se sont regroupés et ont tenu des réunions politiques, présenté des revendications politiques générales, dénoncé les attaques supposées de L'indépendant contre le Prophète et menacé de violence son rédacteur-en-chef ; ils ont également exigé la libéralisation des importations de viande, revendication un peu plus économique.

En outre, il y a le rôle persistant de la hiérarchie de l'Eglise Catholique de Maurice, une des rares institutions au monde à n'avoir jamais pris position contre l'apartheid, même aujourd'hui, et dont l'évêque, dans son message de carême, s'est élevé contre l'imposition des barons du sucre par le gouvernement. La hiérarchie a récemment refusé, de façon catégorique, de se plier aux règlementations anti-discriminatoires relatives à l'admission d'étudiants (note administrative 114) et au recrutement d'enseignants dans les écoles qu'elle administre certes, mais sur des fonds publics.

Sous l'hystérie, sous le communautarisme et le multifondamentalisme, il y a des conflits un peu plus grossiers.

Le tournant idéologique vers la privatisation, que ce soit en Yougoslavie ou au Rwanda, en Inde, à Maurice ou en Afrique du Sud, se traduit par le passage de la propriété publique ou collective à la propriété privée. Et "privé" veut dire que l'un accapare et que l'autre n'accapare pas. Ceux qui sont sur les rangs pour accaparer représentent différentes sections d'une bourgeoisie impitoyable.

Quel que soit celui des grands partis pour lequel vous votez, quel que soit le programme qu'ils présentent, vous aurez la politique de privatisation du FMI et de la Banque Mondiale. Et la privatisation entraîne des conflits pour déterminer celui qui accaparera le capital.

A l’Ile Maurice, comme dans de nombreux autres pays, la privatisation veut dire que ce sont les "vieilles fortunes" qui "accaparent" l'essentiel de ce capital mobile. Les biens et les services qui récemment étaient la propriété de l'Etat et étaient administrés par lui sont remis à quelques familles - généralement celles là même qui en étaient les propriétaires et qui les administraient "avant", et "avant" signifie souvent "avant l'indépendance", "avant le suffrage universel".

D'autres "accapareurs" potentiels ne peuvent réussir que dans la mesure où le communautarisme et le fondamentalisme peuvent être mobilisés. Et c'est la ruée, la ruée vers le capital en voie de privatisation. C'est une guerre totale. C'est l'enrichissement soudain de différentes sections d'une minorité.

Quant à la majorité, elle est réduite par la privatisation au niveau de robots de la productivité dont on peut aisément se débarrasser.

Alors, avec toute cette propagande présentant Maurice comme une réussite, un "modèle" pour l'Afrique, le "tigre de l'Océan Indien", les "îles paradisiaques", etc..., la plupart des Mauriciens regardent autour d'eux et se demandent ce qui se passe. Tout ce que nous pouvons voir autour de nous, c'est le spectre d'emplois de plus en plus précaires, des situations d'exploitation dans les usines, des heures supplémentaires obligatoires et des travailleurs sous-payés dans des usines en zone franche (100 dollars par mois), des prix qui ne sont plus contrôlés, des raffineries de sucre qui ferment, la crise du logement, la menace de privatisation de la santé, de l'éducation, de l'électricité et de l'eau - et tout ceci est qualifié de "miracle mauricien"?

Ce contraste entre ce que Maurice est censée être et ce qu'elle est effectivement, c'est de cela qu'est faite l'hystérie. Il est difficile de rester rationnel face à ces mensonges intolérables généralement bien avalés.

Que vient faire L'indépendant dans tout cela?

L'indépendant est un journal qui appuyait une petite section de la bourgeoisie dans la ruée générale vers le capital en voie de "privatisation", certains clans qui voulaient avoir leur mot à dire à propos de la nomination du futur Ministre des Finances. Selon le FMI et la Banque Mondiale, le futur Ministre des Finances est le souverain d’un royaume temporaire nommé "privatisation". On ne sait pas exactement quels clans sont derrière L'Indépendant, mais il est évident que ces personnes, quelles qu'elles soient, sont prêtes à se servir des communautarismes hindu et tamul, dans leur course au pouvoir politique qui leur faciliterait la satisfaction d'intérêts économiques.

A ses débuts, L'indépendant était un journal qui mêlait les rumeurs calomnieuses à la dénonciation sincère d'importants scandales financiers - qui ont tous deux contribué à accroître son tirage. Dès son premier numéro, le journal s'était appuyé sur un fond d'articles communautaristes, défendant ouvertement ce que l'on appelle le "pouvoir hindu". L'impression générale était que certaines victimes de ses campagnes de diffamation étaient choisies parce qu'elles étaient musulmanes. Incidemment, des accusations calomnieuses ont été portées contre mon roman Le viol de Sita et contre moi-même dans ce journal. Quand les menaces se sont faites dangereuses, j'ai dû faire une déclaration à la police.

Mais, bien sûr, la nature du journal ne justifie ni que l'on mette le feu au journal, ni que l'on le menace publiquement ou que l'on pose des bombes incendiaires chez les imprimeurs. Ces réactions révèlent la gravité de la situation actuelle. Et, curieusement, personne ne pouvait expliquer exactement ce qui était blessant dans les articles incriminés qui servaient de prétexte à cette violence.

Juste une semaine après le spectacle dérangeant de l'incendie public de L'indépendant par des musulmans fondamentalistes, nous avons assisté au spectacle tout aussi dérangeant de l'incendie de trois autres journaux, L'Express, Le Mauricien et Le Mag, par des orateurs partisans de L'indépendant qui qualifiaient ces journaux d'"anti-hindu" ; la presse officielle est toujours effectivement la propriété et sous le contrôle d'une élite catholique euro-centriste. Ces incendies de journaux ont eu lieu lors de la célébration d'une fête religieuse dans un nouvel immeuble appelé "Hindu House" et en présence de conseillers officiels du Premier Ministre. Il est intéressant de noter qu'une des premières organisations associées à ce nouvel "Hindu House" est de création récente : le Hindu Business Council.

Parmi d'autres attaques contre la liberté d'expression, on a compté l'incarcération de deux journalistes, Alain Gordon-Gentil et Harish Chundunsing de la revue Le Mag, en vertu de la Loi sur les Secrets Officiels - Official Secrets Act, arrestation ordonnée par un militaire fondamentaliste du nom de Raj Dayal.

Le communautarisme et le fondamentalisme représentent des intérêts économiques très évidents pour une minorité. Dans le même temps, elles constituent une politique du désespoir pour la une grande majorité.

En opposition directe à cette politique du désespoir, un nouveau mouvement est né en mars de cette année, à savoir le "Mouvement contre le Communautarisme" (Movement Against Communalism - MAC).

Ce mouvement a de grandes potentialités car il regroupe l'ensemble du mouvement syndical, les associations de consommateurs, les écologistes, le mouvement des femmes, presque tous les musiciens du pays, des organisateurs de groupes pré-scolaires, des associations d'alphabétisation pour adultes, une coopérative de santé, une association agricole, et une association de non-voyants - ainsi qu'un certain nombre de simples particuliers. Le MAC se caractérise par son rejet de toutes formes de classification ou de catégorisation des populations suivant des critères communautaires, religieux, ethniques - que ces critères soient déterminés par l'Etat, des politiciens, des universitaires, ou par quiconque d'autre. Le MAC dénonce également le communautarisme institutionnalisé - dans les lois, dans les organisations - et s'oppose à tous liens entre les religions organisées et la politique, et entre les religions et l'Etat. Il défend enfin la liberté d'expression.

Ce qui est clair, c'est que tant que les partis politiques auront des programmes qui ne visent qu'à la redistribution des inégalités, le communautarisme, le racisme, les luttes religieuses continueront à être une menace constante ; tant qu'il y aura la privatisation des biens et des services publics, il y aura des intérêts directs dans le communautarisme, le racisme et les conflits religieux ; et notre expérience ici nous montre que ces forces obscurantistes sont, entre autres, les ennemis de la liberté d'expression.

16 juin 1995

Une version antérieure du présent article a été publiée dans Index on Censorship, Vol. 24, No. 24, juillet-août 1995.

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