Dossier 11-12-13: Femmes et fondamentalisme

Publication Author: 
Ayesha Imam
Дата: 
juin 1996
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number of pages: 
262
Cependant, il faudrait bien préciser dès le départ que le fondamentalisme, tel que j'utilise ce terme ici, n'est pas propre à l'Islam. Le Gush Eminim en Israël, le Baharariya Janata Party (Hindous radicaux) et les Sikh militants en Inde,tout comme la Droite Chrétienne aux USA (comme l'Oregon Citizen's Alliance) sont tous fondamentalistes. Les fondamentalismes prennent donc des formes très différentes et apparaissent dans beaucoup d'endroits.

Alors, qu'est-ce-que le fondamentalisme?

Le fondamentalisme est souvent défini comme étant la “préservation stricte de croyances traditionnelles, orthodoxes, religieuses, telles que l'infaillibilité des écritures et l'acceptation littérale des croyances”. Cependant, il faut noter qu'il n'y a pas d'homogénéité dans les religions. Ainsi, la Chrétienté comprend l'Eglise Catholique Romaine (telle qu'elle est définie par le Vatican), les Eglises Pentecôtistes, et le Méthodisme. Même dans la même obédience, il n'y a une “lecture exclusive d'un texte”. Il existe toujours des contradictions internes et même les plus “fondamentalistes” des groupes font preuve de sélectivité.

En outre, le fondamentalisme peut être une réponse très créatrice à des situations actuelles, c'est-à-dire que beaucoup de fondamentalistes ne sont pas des reliques fossilisées, des traditionalistes qui s'accrochent à un passé imaginaire dans leur résistance têtue et irrationnelle au changement - l'exemple même de la réaction.

Caractéristiques communes aux fondamentalismes

Bien qu'il n'y ait pas d'homogénéité dans les religions, les fondamentalismes partagent de nombreuses caractéristiques. Tout d'abord, tous les groupes fondamentalistes affirment que leur doctrine est la seule vraie, fondée sur la loi divine. Le pluralisme constitue donc une menace pour les fondamentalistes. Deuxièmement, ils revendiquent un retour à la tradition ou à un passé meilleur face au présent corrompu. Cette prise de position est une revendication de légitimité tout en ayant pour effet de naturaliser les exigences de ces discours. Ce faisant, il occulte le processus d'invention (ré-agencement et construction des représentations). Il cherche même à révéler les intérêts matériels ou les groupements socio-économiques de ceux qui prônent des discours fondamentalistes, en agissant de telle sorte que le conflit idéologique ait lieu sur le terrain de leur choix, et selon les termes de leur discours.

Troisièmement, au centre des fondamentalismes, il y des prescriptions normatives des rôles et des relations du genre entre hommes et femmes - l'agencement, l'organisation et la prescription du genre et des sexualités (basés sur des propositions concernant les différences essentielles entre hommes et femmes).

Plus spécifiquement, ces prescriptions tendent à être un contrôle sur les femmes et leur sexualité et une réglementation des interactions entre les sexes.

Enfin, les fondamentalistes recherchent le pouvoir et utilisent des moyens politiques pour imposer leur perception du monde sur “leurs” communautés et sur les autres.

Pourquoi la récente montée des fondamentalismes?

Au cours de la dernière décennie, l'augmentation des adhérents des groupes fondamentalistes organisés et l'accroissement de leur pouvoir constituent une réaction à la crise de la modernité, crise des ordres sociaux fondés sur l'adhésion à des principes des Lumières, de la rationalité et du progrès, et surtout celle due aux échecs, aux yeux de la plupart des gens, des promesses du capitalisme, du communisme, du développement, de la modernisation et du nationalisme. Ainsi, au Nigéria, la détérioration des conditions sanitaires, la montée du chômage, la pénurie de vivres, l'inflation, la violence, la politique considérée comme un gain égal à zéro pour les élites, la nécessité d'avoir recours à tous les réseaux possibles pour survivre, la violence étatique (comme dans l'évacuation forcée des personnes installées à Maroko), ou encore les manifestations anti-structurelles et quasi annuelles contre le Plan d'Ajustement (PAS), sont tous associés à un sentiment général de désespoir et de crise. Et la montée des groupes religieux fondamentalistes organisés - le groupe musulman Maitatsine ou le Pentecôtisme Chrétien, par exemple - coïncide avec cette période de crise exacerbée depuis l'institution du PAS.

Dans ce contexte, la religion offre réconfort et solutions, stabilité et identité. Les groupes fondamentalistes sont un refuge contre l'incertitude et l'insécurité, car leur vision du monde prétend s'appuyer sur la loi divine, fixe et immuable. Mais ils attirent également la génération PAS par d'autres voies : identité culturelle comme moyen de mobiliser sur le plan politique, mais aussi sur le plan matériel (éducation, cliniques de santé, vivres, formation, emplois, bourses, prêts, tous organisés à travers les groupes).

Le fondamentalisme comme force anti-occidentale, anti-corruption?

Pour certains, le radicalisme musulman est “une force progressiste, qui rallie les opprimés contre l'injustice et la répression” et qui fournit une identité culturelle non occidentale. D'autres soulignent la capacité des groupes religieux à faire des critiques “apolitiques” de l'Etat, là où la violence étatique et la répression s'exercent contre ceux qui contestent ouvertement la politique institutionnelle (par leur opposition à la corruption des autorités et leur insistance sur la nécessité d'une administration morale de l'Etat).

Cependant, cette vision optimiste des groupes fondamentalistes devrait être traitée avec réserve, sinon scepticisme. L'analyse des liens internationaux entre les mouvements fondamentalistes démontre qu'ils s'allient toujours avec la politique de la droite (par exemple, l'Evangélisme Chrétien Américain en Afrique, l'influence de la révolution iranienne et/ou de l'Arabie Saoudite sur des groupes d'Afrique de l'Ouest et d'Asie du Sud).

Deuxièmement, sur le plan interne, il y a souvent collusion entre l'Etat et les groupes fondamentalistes pour préserver le pouvoir étatique - à la fois là où les groupes fondamentalistes font partie de la religion de la majorité (par exemple les Musulmans d'Algérie, d'Egypte, du Nigéria) et là où ils appartiennent à une minorité (Musulmanes en Grande-Bretagne, ou en Inde - où les philosophies inégalitaires sont tolérées dans la mesure où elles sont perçues comme ne concernant qu'une minorité religieuse/ethnique, qui elle-même est perçue comme formant un groupe homogène.

Ce faisant, l'Etat se sert de l'existence des groupes fondamentalistes pour exclure du pouvoir les autres groupes et intérêts organisés (surtout ceux de la gauche) et leur dénier le droit d'expression. En outre, très souvent, les intérêts spécifiques des femmes sont sacrifiés, l'Etat lui-même étant patriarcal et soucieux de la domesticité et du contrôle sur la sexualité des femmes - comme en Iran et au Soudan où les femmes sont contraintes à retourner à la sphère domestique par la perte de leur emploi et où l'Etat cautionne le harcèlement et la violence qu'elles subissent en raison de la façon dont elles choisissent de se vêtir.

Il est donc essentiel de prendre en compte les relations entre les groupes religieux et les luttes qui ne sont pas spécifiquement religieuses, leur sens de la solidarité avec d'autres catégories opprimées, leurs alliés, leur attitude envers les classes, l'impérialisme etc., avant de déterminer si ces groupes sont progressistes ou réactionnaires. Un critère extrêmement important doit être également leur niveau d'autoritarisme et de tolérance face à la dissidence et à la différence d'opinion vis-à-vis aussi bien de leurs propres groupes que d'autres groupes. Ce processus est essentiel car l'adhésion au fondamentalisme (défini ici comme acceptation des principes fondamentaux de la religion mais aussi comme critique de l'exploitation capitaliste et de l'impérialisme), dans un contexte où l'Occident agite le spectre du fondamentalisme musulman du Tiers-Monde (assimilé à toute opposition à l'Occident, et même au terrorisme), cette adhésion pousse aussi les croyants pratiquants dans le camp du fondamentalisme de droite, en raison de l'identité qu'ils ont choisie en tant que Musulmans.

Fondamentalisme et femmes

Tous les fondamentalismes prônent formellement la soumission des femmes aux hommes, en mettant l'accent sur les “différences naturelles” entre hommes et femmes. Les femmes sont centrales aux projets fondamentalistes (comme aux cosmologies globales en général) - en tant que marqueurs de l'identité communautaire, porteurs et vecteurs de la culture (à la fois à travers la reproduction et le travail de socialisation qu'elles accomplissent avec les enfants). L'accent est donc mis sur l'importance des rôles des femmes dans la famille patriarcale et sur la crainte que leur désertion mènerait à un désastre social.

Ces positions ont des conséquences multiples sur les femmes. Les aspirations et les exigences des femmes en matière d'autonomie (considérées comme traditionnellement absents de la culture des groupes concernés) sont très souvent légitimées. Les aspects non domestiques de la vie des femmes tendent à être négligés par une non-reconnaissance des besoins des femmes en termes d'acquisition de revenus et de leur contribution à la subsistance de la famille. La politique fondamentaliste en matière de relations du genre a toujours visé à établir ou ré-établir les contraintes idéologiques et le contrôle des hommes sur les femmes.

Les fondamentalistes insistent sur un contrôle plus strict des mouvements et de l'habillement des femmes, la promotion du rôle de mère/épouse, la répression de la sexualité. Les femmes du Malawi “chrétien” et du Soudan “islamique” sont obligées de se conformer à des codes vestimentaires imposés par l'Etat. Les Algériennes ont perdu aussi bien le droit de se marier de leur propre chef que la garde légale de leurs enfants, tandis qu'on accorde aux hommes le droit de voter au nom de leurs femmes. Au Nord Nigéria, des jeunes femmes sont enlevées par des bandes de jeunes gens quand elles quittent leur domicile. En Iran et au Soudan, des femmes ont perdu leur emploi. En Inde, elles ont perdu le droit à la pension après le divorce. Aux USA, on leur conteste et on leur refuse le droit à l'avortement. Et la liste continue.

Cependant, le paradoxe est que les femmes peuvent entrer et entrent effectivement en collusion avec les groupes fondamentalistes, y trouvent confort, sécurité et même un certain renforcement de leur pouvoir. Pour comprendre ceci, il faut reconnaître que les convictions religieuses ne sont simplement imposées, mais qu'elles sont générées et qu'elles se développent dans le processus d'appropriation et de reconstruction de l'existence sociale et personnelle. Il est nécessaire d'examiner comment les adhérents mettent à profit leurs convictions religieuses pour donner un sens à leur vie et renforcer leurs capacités, dans le contexte de la dégradations des conditions sociales, économiques et politiques dans lesquelles ils évoluent. Il est essentiel de prendre en compte l'absence ou la répression d'autres bases sociales à partir desquelles il peuvent résister.

Les groupes fondamentalistes peuvent assurer la sécurité en déterminant tout un mode de vie, en mettant l'accent sur une identité et le réconfort et le renforcement des capacités au sein de cette identité, ainsi qu'en valorisant une majeure partie du travail non reconnu des femmes dans la sphère domestique. En outre, les femmes ont parfois été en mesure d'utiliser les discours religieux fondamentalistes pour servir leurs propres intérêts, à savoir : le détournement des discours religieux à leurs propres fins - accès au travail, éducation, maîtrise de la sexualité, droits en tant que personne ; les protestations contre le harcèlement sexuel et les infidélités des hommes/maris, et contre la représentation des femmes en sorcières/prostituées ; l'accès à certaines activités et à un épanouissement personnel qui ne soient pas un défi trop menaçant (spécialement les femmes des classes moyennes) ; le développement du sens communautaire, de la solidarité, du dévouement et du partage (notamment entre les femmes en raison de la naturalisation de la division sexuelle du travail) ; la promotion des liens entre les femmes.

Néanmoins, l'effet global des politiques des groupes fondamentalistes a été et continue d'être défavorable aux femmes. La liste des droits perdus est beaucoup plus longue que celle des droits acquis ; de même que le nombre de femmes qui ont perdu leurs prérogatives de différentes façons dépasse de loin celui des femmes qui en ont bénéficié. En outre, les avantages acquis ont été, par définition, limités et restreints à un cadre plus large qui considère les femmes comme mineures et subalternes. Et parce que ces cadres sont censés être immuables et d'ordre divin, il y a peu d'espace pour les contester. Qui plus est, la tendance générale des groupes fondamentalistes à l'autoritarisme et au contrôle sur leurs adeptes (surtout du fait que le contrôle sur les femmes joue un rôle essentiel dans la constitution de ces nouvelles orthodoxies) fait qu'il est très difficile pour les hommes comme pour les femmes de les combattre de l'intérieur. Le traitement réservé par les groupes fondamentalistes aux “hérétiques” et aux non-croyants (notamment l'expulsion, l'ostracisme et la violence physique ou la menace de violence physique) s'applique à quiconque souhaite mener une réflexion ou un combat indépendants. Ainsi, à long terme, le pari d'accepter les avantages immédiats (même limités) offerts par les groupes fondamentalistes, même dans l'espoir de capitaliser en vue d'une lutte future, est, pour les femmes, un choix dangereux qui en fin de compte, est voué à l'échec.

Bibliographie complémentaire recommandée:

Sahgal, Gita and Nira Yuval-Davis (eds). Refusing Holy orders : Women and Fundamentalism in Britain, London : Virago Press, 1992.

“Special Issue on Fundamentalism in Africa : Religion and Politics”, Review of African Political Economy, n° 52, Nov. 1991.

Women Living Under Muslim Laws, Special Bulletin on Fundamentalism and Secularism in South Asia, 1992.

Yuval Davis, Nira, “The Bearers of the Collective : Women and Religious Fundamentalism in Israel”, Feminist Review, n° 4. 1980.

Source: Communication pour “Making the Links”
“Anti-Racism and Feminism”
16ème Conférence Annuelle de l'Institut Canadien de Recherche pour l'Emancipation des Femmes (CRIAW/ICREF), 13-15 novembre 1991, Toronto, Canada.