Dossier 27: Les minorités musulmanes

Publication Author: 
WLUML
Date: 
juin 2006
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Dossier27-Pages-French-v1g-Final.pdf529.26 KB
number of pages: 
92
ISBN/ISSN: 
1018-1342
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Depuis quelques années, la codification du droit musulman de la personne (DMP) dans les milieux minoritaires préoccupe de plus en plus les militantes du réseau Femmes Sous Lois Musulmanes, du Bénin jusqu’aux Philippines et de l’Afrique du Sud jusqu’au Canada.

Introduction de Cassandra Balchin

Cette préoccupation se manifeste sous diverses formes. Dans certains contextes, comme au Sri Lanka, les femmes des minorités exigent une réforme positive de la législation en vigueur appliquée exclusivement aux Musulmans et, aux Philippines, tout un Code alternatif a été préparé ; en Israël, les groupes de femmes arabes revendiquent principalement, quant à elles, l’accès au tribunal étatique du droit de la famille (plutôt que la réforme des tribunaux de la Charia). Dans d’autres contextes, comme au Canada, les femmes des collectivités musulmanes sont parvenues à résister à l’introduction de ces types de systèmes de crainte de leur impact sur leurs droits. Dans d’autres cas encore, comme en Inde où le DMP des minorités n’a pas encore été codifié, les femmes ont adopté diverses stratégies, y compris la revendication d’un code civil uniforme ainsi que des efforts de plaidoyer pour assurer une meilleure protection des droits humains des femmes au sein des lois personnelles non codifiées qui s’appliquent par défaut à toutes celles qui se marient sous le régime des lois musulmanes.

Cette préoccupation des militantes se profile dans un climat où nos identités multiples et complexes sont de plus en plus réduites à une identité religieuse unique. Les forces patriarcales de droite au sein de la communauté religieuse, habituellement de connivence avec l’État par le biais de politiques de multiculturalisme ou de garanties constitutionnelles de « liberté du culte » qui réduisent au silence les voix marginalisées, progressistes et sécularistes, ne manquent pas de définir cette identité. Il n’est pas non plus rare que l’État ou la société au sens large attribue une telle identité en raison de la filiation ou de l’ethnicité des personnes, présomption entraînant une prise de décisions en leur nom basée sur de telles suppositions.

S’il s’agit là d’une tendance globale, qui ne se cantonne pas aux milieux musulmans, le dessein de Femmes Sous Lois Musulmanes est de se concentrer sur les minorités musulmanes. Toutefois, la manière dont l’État traite les autres minorités, que celles-ci soient juives, hindoues ou chrétiennes, est aussi pertinente pour les femmes militantes engagées sur les questions relatives au DMP. Parfois, le traitement ou la reconnaissance préférentiels accordés historiquement aux autres minorités sont exploités par l’extrême droite musulmane pour revendiquer des lois familiales spécifiques et les stratégies déployées par les progressistes au sein d’autres communautés religieuses, pour assurer des politiques d’État positives ou faire changer les attitudes de la communauté, peuvent parfois servir d’inspiration.

La manipulation politique par l’extrême droite des questions de lois et d’identité personnelles est manifeste, avec l’accent portant principalement sur les lois familiales, même si le droit de la personne couvre un éventail de questions beaucoup plus diverses. Combien de fois entend-on parler de revendications pour le paiement obligatoire d’un Zakat pour les Musulmans ? Comment se fait-il que l’on n’insiste pas tant sur les services bancaires ou les hypothèques sans intérêt (sans riba) ? C’est en contrôlant les femmes et en créant un phénomène de peur autour de leur autonomie que les forces dominantes au sein d’une communauté peuvent avoir la mainmise sur la communauté toute entière et, en réalité, aller jusqu’à influencer la société dans son ensemble.

Bon nombre de réflexions théoriques et de raisonnements académiques en faveur de lois familiales musulmanes spécifiques pour les minorités (même si elles sont presque toujours fondées sur des interprétations réactionnaires) proviennent actuellement des communautés musulmanes migrantes d’Europe et d’Amérique du Nord, milieux dans lesquels les partis politiques musulmans de droite d’Asie et du Moyen-Orient établis depuis longtemps ont récemment connu une influence considérable et sont en mesure d’accéder à des moyens en quantités considérables, voire plus importants que ceux dont jouissent les communautés minoritaires musulmanes dans le Sud de la planète.

En outre, les politiques étatiques de multiculturalisme dans certains contextes, l’influence répandue du relativisme culturel et l’alliance impie entre certains gauchistes et fondamentalistes n’ont fait que renforcer la proéminence de ces voix réactionnaires.

En Europe et en Amérique du Nord, le contenu politique de ce raisonnement a su rester clair du fait que les partisans sont rarement en mesure de spécifier le contenu précis de cette législation sur la famille. Une telle action démystifierait l’homogénéité des lois musulmanes et révélerait le caractère humain des interprétations qui dominent nos vies, mais aussi l’approche fondamentalement misogyne qui se cache derrière ces revendications, car le contenu précis de lois personnelles musulmanes spécifiques inclurait, selon leurs interprétations, la reconnaissance de la polygynie et le talaq unilatéral instantané par les hommes.

En s’engageant dans de longs débats théoriques visant à déterminer si les Musulmans issus de milieux migrants ou minoritaires peuvent être désignés comme faisant partie du Darul Harb (terre de combat, expression employée au sein des traditions conservatrices pour désigner les zones hostiles qui ne sont pas sous la domination musulmane), et en forgeant des expressions telles que fiqh al-aqliyat (jurisprudence spécifique pour les minorités musulmanes), les partisans d’une législation spécifique pour les Musulmans obscurcissent en réalité la question principale, à savoir celle de définir des structures et des dispositions juridiques qui assureraient au mieux la justice sociale, en garantissant spécifiquement la réalisation des droits des femmes au sein de la famille. Les solutions pourraient varier selon les contextes car le recours à une solution unique pourrait limiter l’éventail de possibilités offertes à certaines femmes, et ne pas s’appliquer à l’ensemble d’entre elles. Mais les questions doivent rester les mêmes.

Les articles de ce dossier couvrent, comme d’habitude, des sujets et des styles très différents. Certains sont historiques et descriptifs, d’autres se penchent de plus près sur l’impact des systèmes en place qui touchent les minorités musulmanes, ainsi que sur les tentatives de réforme. Dans l’ensemble, les femmes estiment clairement que les systèmes en place ne soutiennent pas leurs droits en tant qu’humains.

La diversité des stratégies adoptées par les femmes est évidente. Si, aux Philippines, les femmes proposent un code musulman alternatif de la famille, à Fidji, on s’est efforcé d’introduire un code uniforme applicable à toutes les femmes. De même, les contextes sont divers, qu’il s’agisse de minorités établies depuis longtemps en Afrique de l’Est et en Inde ou de celles qui sont arrivées plus récemment en Europe et en Amérique du Nord.

Malgré cette diversité, les contributions ont un fil conducteur commun : la manipulation politique de l’identité et de l’autonomie des femmes par les forces politiques de droite et les difficultés immenses que les femmes doivent surmonter pour lutter contre la discrimination. Dans chacun de ces contextes, la situation politique générale dans laquelle les minorités sont ignorées et opprimées complique les revendications pour l’égalité des sexes.

Le succès de la lutte des Canadiennes contre l’introduction de lois musulmanes dans les affaires ayant trait à la famille (dont nous avons appris la nouvelle après la rédaction de l’article canadien de ce dossier) a eu un très fort impact. L’extrême droite britannique et indienne s’appuyaient sur l’exemple canadien pour soutenir leurs propres revendications en matière de législation spécifique pour les Musulmans, pour l’une, et d’établissement de tribunaux officiels de la Charia, pour l’autre. On n’entend plus désormais parler de ces revendications. De plus, l’expérience canadienne a révélé la valeur considérable des alliances intercommunautaires et de la solidarité internationale.


Table des matières

Réflexion sur l’introduction des lois islamiques relatives à l’individu dans le domaine public : Cas de figure observés en Tanzanie
de Salma Maoulidi

Les tribunaux de la Charia aux Philippines : femmes, hommes et droit personnel musulman
de Isabelita Solamo-Antonio

Réformer le droit personnel musulman en Inde : la solution de Fyzee
de Yoginder Sikand

Campagne pour l’égalité des sexes dans le droit de la famille : adoption de la très controversée loi sur le droit de la famille de 2003 à Fidji
de P. Imrana Jalal

Le droit musulman de la famille en Israël : le rôle de l’État et la citoyenneté des femmes palestiniennes
de Hoda Rouhana

Faut-il des lois différentes pour des personnes différentes vivant dans une même province ?
de Pamela Cross

La loi islamique et les minorités musulmanes
de Muhammad Khalid Masud

Le traitement réservé au droit musulman de la famille dans les États libéraux occidentaux
de Pascale Fournier